Bérénice, Illustration Dessenne et Girardet. BnF/ Gallica
Bérénice, Illustration Dessenne et Girardet. BnF/ Gallica
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Nathalie Azoulai réussit le double exploit de plonger le lecteur dans l’énigme que représente la rupture amoureuse et de le conduire dans la vie et l’œuvre de Jean Racine.
Avec son sixième roman, Titus n’aimait pas Bérénice, Nathalie Azoulai réussit un double exploit. D’une part, elle plonge le lecteur dans l’énigme que représente la rupture amoureuse ; d’autre part, elle le conduit dans la vie et l’œuvre de Jean Racine, en conjuguant brillamment approche biographique et réflexion sur le langage dramatique du plus grand poète du grand siècle.

La romancière nous introduit aux mystères de l’amour à partir de la tragédie de Racine, Bérénice. Celle-ci est, en effet, depuis plus de trois siècles, l’illustration la plus accomplie de l’expérience amoureuse dans ce qu’elle a de plus ordinaire et de plus intransmissible.

Avant d’être une héroïne de théâtre, Bérénice fut un personnage historique. Plus tard, au XXe siècle, elle devint une figure romanesque dessinée par Louis Aragon dans l’un des plus beaux romans d’amour de notre langue, Aurélien. La figure tragique de Bérénice s’est construite également sur la mémoire du théâtre, à partir des mises en scène contemporaines de la pièce de Racine. Aujourd’hui, le roman d’Azoulai ajoute une pierre nouvelle à cet édifice imaginaire. Cet apport relève d’une approche critique, au sens où le roman évoque les conditions et la nature de l’œuvre de Racine, à travers une écriture de fiction qui redonne vie à l’entourage intellectuel, politique et affectif de Racine.

La relation entre Titus, empereur de Rome, destructeur du deuxième temple de Jérusalem, initiateur de la catastrophe historique qui entraîne la dispersion du peuple juif au 1er siècle (70 apr. J.-C.), et Bérénice, reine de Judée, petite fille du roi Hérode qui l’a suivi par amour à Rome, donne un fondement historique à la pièce de Racine. Amour impossible entre celui qui a conduit la destruction de temple et le massacre de juifs de Judée et la reine de ce peuple.

Le personnage de théâtre

« Il ne s’agit plus de vivre, il faut régner », déclare Titus à Bérénice, au moment où Rome lui confie le pouvoir impérial, à la mort de son père, l’empereur Vespasien. Cet accès au pouvoir est aussi le moment où il signifie à sa bien-aimée qu’il faut se séparer.

La figure théâtrale de Bérénice trouve sa source dans l’histoire racontée par Suétone : Titus qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya à Rome, malgré lui, et malgré elle, dès les premiers jours de son empire.

Racine a conscience de fonder sa tragédie sur ce « presque rien », tel que l’exprime Bérénice dans les derniers vers de la pièce :
« Je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte. »

Nathalie Azoulai, fait dire à Jean Racine, en réaction au propos de son ami, Nicolas Boileau, qui jugeait sa tragédie manquait d’action que :
« Si vous parvenez à saisir tout ce qui se passe dans l’annonce d’une séparation, vous êtes au cœur de la condition humaine, ses désirs, sa solitude. »

C’est parce que l’amour ronge le cœur des hommes et ne procure, au bout du compte, qu’un bonheur illusoire, comme l’éprouve l’âme sombre de Racine, que sa tragédie a pu faire pleurer les femmes de la cour de Louis XIV. Et pas seulement les dames : Louis XIV, dit-on, également.
« On ne quitte jamais impunément ce qu’on aimé » : c’est par ces mots que Nicolas Boileau aurait tenté de tempérer le chagrin de Racine troublé par toutes ces héroïnes abandonnées qu’il a créées.

Racine par François de Troy. Wikipédia

Aurélien ou l’amour impossible

Le roman d’Aragon, Aurélien, raconte l’histoire d’un amour impossible. Celui que porte à Bérénice le personnage-titre du roman. Aurélien Leurtillois représente la génération d’anciens combattants de la guerre de 14, de retour au lendemain de l’armistice de 1918. Le roman, écrit entre 1942 et 1943, raconte un amour impossible entre le héros et une jeune femme provinciale venue rendre visite à sa cousine, une femme de la grande bourgeoisie parisienne, mariée à un ami proche d’Aurélien.
« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut enfin. Il n’aimait pas comme elle était habillée. »

C’est ainsi que débute le roman d’Aragon. Aurélien ne s’est jamais remis de ses trois ans passés à la guerre ; il n’avait ni aimé ni vécu. Et cette Bérénice qu’il n’avait pas vraiment regardée, lorsqu’il la rencontre, vient pourtant hanter Aurélien, obsédé par un vers de la tragédie de Racine :
« Je demeurai longtemps errant dans Césarée… »

Aurélien de Louis Aragon. BnF, Manuscrits, Nouv. acq. fr. 25559, f° 1 Bibliothèque nationale de France


La rupture que fut la guerre de 14 dans la vie d’Aurélien pèse lourdement sur l’amour qu’il porte à Bérénice qui se trouve dans un tout autre état d’esprit. Et lorsque Aurélien et Bérénice se retrouvent, une vingtaine d’années plus tard, aux jours de l’exode et de la retraite, aux dernières heures de la guerre de 40, le divorce des vies des deux protagonistes et le divorce de leurs idées se manifestent avec force.

Aragon, en 1964, revient sur son roman sur lequel il a mis tant de lui-même. Dans un texte intitulé, « Voici le temps enfin qu’il faut que je m’explique », il affirme, qu’avec Aurélien, il a renoué avec le cycle romanesque du « Monde réel ». Et cette citation d’un vers de Racine – par lequel Titus s’interroge sur le destin que peut prendre son amour pour Bérénice alors que la voix publique s’oppose à leur union – est aussi une manière pour Aragon de renouer avec lui-même et son amour pour Elsa.

Une Bérénice d’aujourd’hui

En 2015, dans le roman de Nathalie Azoulai, Bérénice est une femme d’aujourd’hui. Abandonnée par son amant, l’expérience dévastatrice qui est la sienne est à l’opposé du cliché selon lequel l’épouse légitime est systématiquement quittée pour une femme plus jeune.


Titus est en effet revenu auprès de son épouse légitime, Roma, la mère de ses enfants. Cet abandon de la femme que Titus prétend aimer est l’entame du roman ; ce récit ne reprend qu’au deux tiers du roman, et ce sur une dizaine de pages. Pourtant, cette histoire de rupture n’est pas secondaire. La Bérénice d’aujourd’hui tente de comprendre ce qui lui arrive à partir des pièces de Racine où les héroïnes, Hermione, Phèdre, Bérénice, Andromaque vivent des amours contrariées. C’est là qu’elle recherche des échos à sa détresse.
« Racine, c’est le supermarché du chagrin d’amour » lance-t-elle à ses proches qui s’interrogent sur son intérêt soudain pour Racine. Grâce à lui, écrit Azoulai, « elle en arrive à se passer de confidents ».

Le livre est un roman d’apprentissage qui se développe sur deux plans. Le premier concerne la capacité de la littérature à nous renvoyer à nous-mêmes. N’est-elle pas, aussi, un recours, sinon à la peine, du moins à l’absence de compréhension de ce qui advient dans notre vie commune ? La perte de l’autre, le désamour, l’absence de reconnaissance, l’extinction d’un amour… qu’en saurions-nous sans la littérature ? Le temps qu’il faut pour cicatriser la blessure ; pour se remettre d’un chagrin d’amour ; pour sortir du schéma que Racine a tant de fois illustré : A aime B et B qui aime C alors que C ne sait pas s’il doit sacrifier à cet amour ou choisir un autre objet… La grandeur de la littérature est de nous faire sentir que « l’amour ronge le cœur des hommes et ne peut leur apporter qu’un bonheur illusoire ». C’est du moins ce que finit par comprendre la Bérénice de Nathalie Azoulai. N’a-t-on pas « toujours peur de perdre ce que l’on aime ?

Frontispice de l’édition Claude Barbin (1671). BnF


La seconde dimension du roman d’apprentissage concerne la formation psychique, intellectuelle et littéraire de Jean Racine. Son rapport à sa vie d’orphelin élevé par les messieurs de Port Royal ses maîtres ; sa relation aux femmes ; au destin qu’il veut se construire. Et c’est sur ce plan que ce roman est le plus passionnant, le plus nouveau aussi. La question que pose la littérature est celle du rapport entre la fiction et la vie ; la poésie et la vie. Le roman tisse une trame fictionnelle largement inspirée par la connaissance de la vie et de l’œuvre de Jean Racine, les relations entre les mots et la réalité. L’amitié entre Jean Racine et son ami d’adolescence, le petit marquis, fondée sur une estime réelle et une distance sociale infranchissable ; la relation amoureuse entre Racine et ses interprètes qui lui révèlent par leur sensibilité et leur talent le sens profond de ses vers.

Il reste une question que ce texte ne peut aborder : « Titus aimait-il Bérénice ? » La réponse appartient au spectateur de la représentation théâtrale. Et c’est la mise en scène qui introduit par le jeu des acteurs, leurs actions et la déclamation des vers de Racine… des éléments de réponse. C’est ce qu’il faudrait montrer à partir des mises en scène des artistes les plus importants des quarante dernières années : Planchon ; Vitez, Grüber, Wilson et bien d’autres. Ces différentes interprétations ne font que montrer que la vérité du texte de théâtral n’existe que dans le traitement qu’en donne la représentation.

Le roman de Nathalie Azoulai. POL éditions


À lire sur le blog de l'auteur, un prolongement de cet article
.The Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.




Publié le 21 août 2018
Mis à jour le 18 octobre 2018

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