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Entretien avec Jean-François Ponsot
Jean-François Ponsot est Professeur en sciences économiques à l’Université Grenoble Alpes, chercheur au Centre de recherche en économie de Grenoble.

Pas de billet, pas de pièce, pas de banque, le bitcoin est souvent présenté comme une monnaie virtuelle. N’existant que sous forme numérique, il s’échange sans intermédiaire, via un registre informatique décentralisé et réputé inviolable appelé blockchain. Validée par cryptage, chaque transaction réalisée en bitcoins est consignée dans ce registre, à moindre coût et dans l’anonymat le plus total. Le bitcoin est donc en réalité ce qu’on appelle une cryptomonnaie, la plus connue car la plus utilisée parmi des milliers d’autres… Alors, ces monnaies numériques nous font-elles entrer dans un monde virtuel ?

Avec les cryptomonnaies, nos systèmes monétaires ont-ils basculé dans un monde virtuel ?

Jean-François Ponsot. Non, pas vraiment. Le bitcoin est juste une étape de plus dans un processus de dématérialisation des supports monétaires qui est en réalité très ancien. Dans l’histoire de la monnaie, au tout début, l’échange de valeurs se faisait à travers des marchandises : du sel, du blé, des produits artisanaux, etc. Puis, les métaux, comme l’or ou l’argent, ont été utilisés pour frapper les premières monnaies. On est ensuite passé au papier avec des billets dont la valeur était à l’origine garantie par des stocks d’or. Peu à peu, la monnaie papier a été détachée de l’or. L’étape suivante a été l’apparition des systèmes de paiement électronique, utilisés maintenant depuis plusieurs décennies. Les cryptomonnaies ne sont que l’étape suivante : tout est dématérialisé et surtout complètement décentralisé. Il n’y a plus d’intermédiaire, plus de contrôle centralisé, ni par l’État, ni par les banques.

Comment fonctionne le bitcoin ?

J-F.P. Le bitcoin comme la plupart des cryptomonnaies reposent sur la technologie de la blockchain. Ce registre distribué en réseau qui fait office de banque sert à la fois à répertorier l’ensemble des transactions validées et à émettre des règlements. À tout moment, tous les utilisateurs du bitcoin peuvent avoir accès à toutes les transactions qui ont été réalisées depuis la création de cette cryptomonnaie en 2009. Si l’on voulait modifier une transaction, il faudrait la transformer en même temps sur tous les ordinateurs du réseau… ce qui est impossible.

Peut-on tout acheter en bitcoin ?

J-F.P. En théorie, oui. Il suffit que celui qui reçoit le paiement accepte le bitcoin. Mais ceux qui utilisent cette cryptomonnaie le font surtout pour contourner certaines législations et réaliser des transactions qui ne sont pas tracées par une banque. Le bitcoin a donc été beaucoup utilisé par l’économie souterraine, que ce soit le trafic de drogue, les réseaux criminels, le financement du terrorisme. C’est de moins en moins le cas, grâce aux réglementations mises en place par les États.

Les monnaies virtuelles peuvent-elles finir par remplacer nos monnaies physiques ?

J-F.P. Aujourd’hui, certains spéculent sur le bitcoin, comme ils pourraient spéculer sur une action. Le bitcoin est donc devenu un actif financier très volatile. Sa valeur fluctue beaucoup trop pour qu’il puisse remplacer les monnaies officielles. Il ne faudrait pas ! En réalité, le bitcoin est surtout révélateur d’une contestation très forte des autorités monétaires et des systèmes centralisés. La crise financière mondiale de 2007 a conforté certains dans l’idée que les banques ont abusé de leur pouvoir. Ils veulent donc se réapproprier ce bien public. Le problème, c’est qu’ils en tirent la conclusion qu’il faut se débarrasser des tiers de confiance et des acteurs qui contrôlent la monnaie, que ce soit les banques, les banques centrales, ou les États. Pour autant, le succès du bitcoin inspire de plus en plus les banques qui envisagent de créer leurs propres cryptomonnaies. En Suède, par exemple, l’objectif serait d’éliminer le cash car les utilisateurs n’utilisent quasiment plus les espèces. Une monnaie numérique à l’avantage de supprimer les coûts de production des pièces et billets. Mais la monnaie véhicule aussi une dimension symbolique forte à travers ses supports physiques, médiatisant des valeurs partagées comme une devise, une effigie. Quand on la dématérialise, cette dimension évidemment disparaît... Je ne pense pas qu’à court terme, les Américains soient prêts à abandonner leurs billets verts… Mais les Suédois sont capables de le faire !

 

Publié le 13 septembre 2018
Mis à jour le 14 septembre 2018

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