Au lendemain de l’orage qui frappa Nîmes. Éric Cabanis/AFP
Au lendemain de l’orage qui frappa Nîmes. Éric Cabanis/AFP
Sciences et technologies
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Retour sur un épisode charnière de la surveillance des pluies et la prévention des inondations en France.
3 octobre 1988 : un orage violent inonde Nîmes sans être détecté par le système d’alerte aux crues du Gard, à l’époque le plus sophistiqué de France. Au même instant, à Marignane, l’un des premiers radars météorologiques de Météo France enregistre une image précise de cet orage incroyablement puissant.

Nous pensons que cette observation pionnière, pour la France et l’Europe, d’une catastrophe hydrométéorologique a constitué un tournant dans l’émergence technique et sociale de ce « témoin climatique » qu’est le radar météorologique.

Trente ans après, il est intéressant d’apporter quelques éléments de compréhension de ce moment décisif et de ses effets sur les systèmes d’alerte.

En 1988, les premiers radars météorologiques

Le département du Gard est exposé à des extrêmes pluviométriques figurant parmi les records mondiaux. La ville de Nîmes a déjà été inondée dans l’histoire par des orages locaux. La crue catastrophique des Gardons en 1958 a ainsi causé de lourdes pertes humaines (plus de 30 morts) et économiques.

L’État prend très au sérieux cette menace et déclenche diverses initiatives de protection par des barrages, des règles d’occupation des sols mais aussi un système d’alerte qui s’affirme progressivement comme un moyen de prévention indispensable.

En 1988, le Gard dispose d’un système de surveillance qui tire le meilleur parti de la technologie du moment : des instruments de mesure de la pluie et du débit des cours d’eau répartis sur tout le département, un système radio de transmission des données vers un centre d’alerte à Nîmes où l’on analyse et visualise ces données en temps réel.

Son tendon d’Achille est connu : l’espacement entre les instruments de mesure convient à la surveillance de rivières à grand bassin versant, les Gardons, qui ont entraîné la crue de 1958. Mais pour surveiller les petits cours d’eau qui peuvent réagir violemment à des orages localisés, il faudrait multiplier exponentiellement les capteurs et donc les coûts.

Le système en place à l’époque résulte ainsi d’un compromis sociotechnique – un arrangement d’éléments techniques, organisationnels et politiques – auquel sont arrivés experts, techniciens et décideurs politiques de l’époque.

Conscients de cette limite, ceux-ci s’intéressent à un moyen de surveillance complémentaire, le radar météorologique – un instrument de mesure de la pluie très innovant en 1988, dont Météo France commence le déploiement notamment pour la surveillance des phénomènes dangereux autour des aéroports.

La controverse entre radars et pluviomètres

Le radar est un appareil de mesure de la pluie pour le moins surprenant puisqu’il n’a pas été développé pour cela.

La détection de la pluie par les radars de détection aérienne a d’abord été un parasite perturbant le repérage des avions… Un parasite qui permettait de voir la dynamique de l’atmosphère comme jamais auparavant.

La transformation de ce parasite en mesure de pluie a posé d’innombrables difficultés et demeure un sujet de recherche en soi. Cette nature indirecte et parfois très imprécise de la mesure de pluie par radar en fait un instrument douteux pour l’hydrologue, habitué à mesurer directement la pluie effectivement tombée. Elle trouble moins le météorologue, lui permettant d’observer la dynamique de l’atmosphère.

Pour mesurer le volume d’eau qui va grossir une rivière, l’hydrologue doit disposer de la hauteur de pluie qui tombe sur tout le bassin versant. Le réseau pluviométrique mesure très précisément cette hauteur de pluie en quelques points mais assez mal sur la surface, tandis que le radar fait l’inverse !

Les mérites respectifs des deux appareils dépendent fortement de la forme du champ de pluie, que le radar révèle beaucoup plus chaotique qu’on ne pouvait l’imaginer à partir des seuls pluviomètres.

Cette différence radicale dans la manière de voir la pluie est source d’une controverse, qui, au-delà de ces aspects techniques, tient aussi à une tension plus sociale et politique : le radar donne une image de la pluie séduisante car immédiatement lisible et disponible en temps réel. Mais la prévention des crues étant une activité à haute responsabilité, cette image est-elle assez fiable ?

Une épreuve qui clôt la controverse

À nos yeux, l’orage de 1988 constitue le point de bascule dans la concurrence de légitimité de ces deux « témoins climatiques » : il constitue une sorte de preuve par l’épreuve et clôt la controverse par la conjonction de trois éléments : le phénomène, le public et le témoignage fortuit du radar de Marignane.

Le phénomène sollicite le tendon d’Achille du système d’alerte. Par sa nature très localisée, il échappe à la mesure des pluviomètres, mettant en évidence les limites du système lors d’un évènement où les enjeux humains sont considérables.

Le public en est témoin et les discussions scientifiques ou techniques préexistantes émergent dans les sphères publiques et politiques : il ne s’agit plus d’arguties scientifiques autour des mérites respectifs de deux systèmes de mesure, mais bien de « peser » leurs valeurs opérationnelles respectives du point de vue de l’action, ici l’alerte.

De plus, l’impact social fort de l’événement impose d’expliquer la catastrophe aux politiques et au grand public, qui ne se contenteront pas de statistiques.

Reportage vidéo sur la catastrophe de Nîmes en 1988 (TVSud/YouTube, 2013).


Le radar montre la position de l’orage et sa forme, qui expliquent de manière simple l’échec du système d’alerte. Il endosse ainsi un rôle d’instrument « médiateur », essentiel dans la mécanique de basculement : en clair, on est plus à l’aise pour expliquer ce qui s’est passé en montrant l’image radar que la carte tirée des pluviomètres !

Ce faisant, le radar a fait la preuve de son caractère indispensable – la description continue des orages par l’image radar devient dès lors nécessaire à la surveillance des crues.

De témoin climatique surprenant, voire controversé, le radar devient témoin sollicité. À la suite de la catastrophe de Nîmes, le radar de Marignane est rapproché du Gard, au grand dam des services techniques de la ville de Marseille regrettant de se trouver ainsi « découverts » alors que la ville est exposée au même risque. En 1992, la catastrophe de Vaison-la-Romaine entraînera l’installation d’un radar à Bollène, réclamée par le député du Vaucluse.

Prôné par un rapport parlementaire sur les causes des inondations et les moyens d’y remédier, le réseau radar ne cessera depuis de se renforcer.

Le radar, témoin climatique indispensable

L’histoire du radar, de la surveillance des crues et celle des inondations de Nîmes dépassent largement le cadre de cet article.

Leur rencontre a produit des effets considérables sur la manière d’appréhender la pluie aujourd’hui et illustre l’intrication entre les événements physiques et politiques, les techniques, les dimensions du social, qui permet de mieux comprendre comment nos sociétés négocient leurs relations avec le monde physique terrestre.

Elle permet en outre de souligner, avec le géographe Edmund C. Penning-Rowsell, que les catastrophes ne constituent généralement pas les raisons des avancées technologiques et des innovations.

L’essentiel des changements opérés après une catastrophe consiste en fait dans le réarrangement sociotechnique d’idées ou outils préexistants, soit que l’événement crée une fenêtre d’opportunité (politique, financière), soit qu’il vienne – comme moment de mise à l’épreuve de l’existant – clore un débat et permettre une bascule. Ici, Nîmes 1988 a constitué une épreuve discriminante de la construction du radar comme témoin climatique fiable et indispensable.


La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.



Publié le 2 octobre 2018
Mis à jour le 18 octobre 2018

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