Christine Cannard en 2017  ©Pablo Chignard
Christine Cannard est ingénieure de recherche INSERM au Laboratoire de psychologie et neurocognition (LPNC), psychologue clinicienne, docteur en psychologie de l’enfant et de l’adolescent, et enseignante en psychologie à l’Université Grenoble Alpes. ©Pablo Chignard
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Christine Cannard est psychologue clinicienne. A partir du 6 juin 2017, elle conduit un MOOC sur le développement de l'adolescent. Elle est l’auteure de l'ouvrage "Le développement de l'adolescent - l'adolescent à la recherche de son identité" paru aux éditions De Boeck en 2015.

Christine Cannard est ingénieure de recherche INSERM au Laboratoire de psychologie et neurocognition (LPNC), psychologue clinicienne, docteur en psychologie de l’enfant et de l’adolescent, et enseignante en psychologie à l’Université Grenoble Alpes. 


Quand l’adolescence débute-t-elle ?  Par quels processus l’enfant devient-il un adulte ?

L’adolescent ne s’oppose pas pour s’opposer, mais pour s’affirmer en tant qu’individu. Le conflit va alors être à la hauteur du besoin d’affirmation de soi, mais aussi de la peur d’être exclu de son groupe de pairs. 
Christine Cannard J’aime bien penser que l’entrée dans la puberté marque le début de l’adolescence. Chaque individu est unique par son histoire personnelle, il y a cependant des invariants pubertaires. Outre les transformations physiques et biologiques que l’on connait bien, l’enfant qui grandit va raisonner différemment, voir le monde autrement, devenir plus autonome et critique. Il va aussi ressentir le besoin de se séparer, psychiquement parlant, de ses parents, en voulant montrer qu’il n’est plus un enfant. Dans toutes les enquêtes, il ressort ce besoin de prise de distance intergénérationnelle. Dorénavant, même si les parents comptent toujours à leurs yeux, ce sont les amis qui vont devenir très importants. À l’adolescence, le regard d’autrui et l’affiliation au groupe de pairs est quasiment un besoin… pour se confier, échanger, se reconnaitre ou tout simplement se connaitre. Plus on multiplie les interactions sociales, plus on va en apprendre sur soi, sur les règles et valeurs de chaque groupe et de la société en général. C’est en ce sens que le groupe est socialisateur.  

Le terme de pré-adolescence est également parfois utilisé, de quoi s’agit-il ?

C. C. Certains parents diront qu’ils ont l’impression que leurs enfants, à 8 ou 9 ans, sont déjà adolescents, alors même qu’ils sont non pubères. Effectivement les jeunes sont aujourd’hui plongés très tôt dans la culture adolescente : les téléphones, les marques vestimentaires, les tendances musicales… autant de codes d’identification prônés par notre société de consommation, qui les font rentrer de plein fouet dans l’adolescence alors même qu’ils sont encore des enfants… et qui créent de nouvelles dépendances.

On parle souvent de « crise » d’adolescence, pour quelles raisons ?

C. C. En psychologie, l’adolescence est une étape dans le développement de l’individu, qui correspond à une période importante en termes de formation identitaire. Même si l’identité se construit tout au long de la vie, l’adolescence est une telle période de réorganisation personnelle que l’adolescent ne se reconnait plus. Ce n’est pas un hasard s’il passe son temps à se regarder dans le miroir ou à se photographier. Les selfies sont un outil de construction identitaire, un moyen de créer un soi qu’on admire ou que l’on cherche. « Qui suis-je ? (description du soi), que suis-je ? (représentation du soi) et qu’est-ce que je vaux ? (évaluation du soi) » sont les interrogations fondamentales de l’adolescence. Erik Erikson, psychologue à l’origine de la théorie de la formation identitaire explique que l’adolescence est une période de moratoire psychologique et qu’elle doit être un temps de questionnement personnel et d’exploration des différentes alternatives qui s’offrent à nous. Dans tous les domaines (orientation scolaire, sexualité, groupes d’affiliation…), les adolescents vont devoir s’interroger avant de s’engager de façon autonome. L’identité, en psychologie, se construit dans un va-et-vient entre l’identité personnelle qui est le « je », l’unicité, l’originalité de chacun et l’identité sociale qui est le « nous » commun, la similitude avec les autres. Le danger est que, pour éviter ce questionnement, l’adolescent s’engage tête baissée dans un groupe d’appartenance et laisse la morale du groupe décider pour lui, aux dépens de son identité personnelle. Tout l’enjeu de l’adolescence est d’être différent tout en étant conforme. Dans ce contexte, la « crise » identitaire de l’adolescent implique un réajustement des relations entre l’enfant devenu adolescent et l’adulte qui ne reconnait plus son enfant.  

L’adolescence est aussi souvent associée à désobéissance, opposition et conduites à risques. Se construit-on forcément dans le conflit et l’opposition ?

C. C. On sait que l’obéissance dans la tête des jeunes est liée à la petite enfance, donc quand il obéit, c’est comme s’il était encore un enfant. Désobéir est alors une manière pour lui de montrer qu’il grandit, de se séparer psychiquement en signifiant « Je pense différemment », « Je vois le monde autrement » qu’à travers le filtre de mes parents. L’adolescent ne s’oppose pas pour s’opposer, mais pour s’affirmer en tant qu’individu. Le conflit va alors être à la hauteur du besoin d’affirmation de soi, mais aussi de la peur d’être exclu de son groupe de pairs. De même avec les comportements à risque. Prendre des risques, c’est tester ses limites, mais c’est aussi tester les limites parentales et la qualité de leur amour. L’attachement qu’il porte sur ses amis le rassure au point parfois de faire des choses qu’il n’aurait jamais fait tout seul. Ça ne veut pas dire que les autres sont de mauvaise influence, mais plutôt qu’ils sécurisent. En désobéissant à plusieurs, c’est toujours plus facile. Et il n’est pas question de perdre la face devant les copains. Certains jeunes ont l’impression d’être devenus indépendants (et donc selon eux, autonomes) alors qu’ils ont simplement transféré leur dépendance vis-à-vis de la famille à une dépendance vis-à-vis des pairs, en se soumettant aveuglément à la morale du groupe. Pour ne pas être écarté des amis, il ferait n’importe quoi, allant jusqu’à se mettre en danger pour entrer dans la légende et être populaire aux yeux de tous. Par ailleurs les neurobiologistes expliquent que la tendance des adolescents à prendre des risques provient aussi d'un décalage de maturité entre deux zones du cerveau, d'une part, le système limbique, siège des émotions, mature très tôt, d'autre part, le cortex frontal, siège des fonctions cognitives de haut niveau comme la planification de l’action, la régulation des émotions, la réflexion par rapport aux conséquences de ses actes, l’empathie etc., et dont la maturité peut être très tardive, jusqu’à l’âge de 25 ans ! 

En quoi les adolescents d’aujourd’hui paraissent-ils différents de ceux que nous avons été ? Doivent-ils faire face à de nouveaux dangers, sur le net par exemple ?

C. C. Ce ne sont pas les adolescents qui ont changé selon moi, c’est leur environnement. On est dans une société de l’apparence et de l’image où l’on sait que tout est photographié et peut être mis sur un réseau social. Les jeunes s’exposent en permanence et dans le même temps ils ont peur d’être exposés à leur insu. Il y a ceux qui sont aimés partout, tout le temps, dans la vraie vie comme sur les réseaux sociaux, ceux qui ne cherchent pas à plaire à tout prix, qui sont responsables et qui font attention aux traces qu’ils vont laisser sur le net, mais il y en a d’autres qui ne vont pas avoir d’«amis» (réels ou virtuels), pas de «like», pas de commentaires. Même si c’est toujours plus dur pour les derniers, il faut savoir que les uns et les autres vont être en permanence dans le regard d’autrui et dans la comparaison sociale (consciemment ou inconsciemment), ce qui peut mettre à mal leur image et leur estime d’eux-mêmes. Cette évaluation perpétuelle, via l’usage des réseaux sociaux, active le circuit neuronal de récompense, qui peut rendre les jeunes complétement addictifs. Ils sont sans arrêt sur leur téléphone, à guetter s’ils reçoivent des messages, qui aime, qui commente, se demandant comment se représenter pour être «aimé», créant des avatars parfois complétement à l’opposé d’eux-mêmes. Et plus cela commence tôt, avant tout esprit critique, plus c’est difficile à gérer parce qu’on sait justement que le cortex frontal n’est pas mature et que l’adolescent ne mesure pas les conséquences ni de ce qu’il émet ni de ce qu’il reçoit. Il faut donc vraiment faire rentrer l’éducation au numérique dans les écoles et dans les familles.



Publié le 6 juin 2017
Mis à jour le 22 janvier 2018

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