Capture d'écran de l'émission « Rentre dans le Cercle » à laquelle ont participé les auteurs de cet article.
Capture d'écran de l'émission « Rentre dans le Cercle » à laquelle ont participé les auteurs de cet article.
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Témoignage : des chercheurs en management ont été invités à participer à une émission rap. Voici les quelques enseignements sur le leadership qu’ils en retirent.
Tout est parti d’un simple tweet. Dans ce message, nous demandions au rappeur Sofiane, dit Fianso, l’une des figures incontournables de la scène hexagonale, si nous pouvions venir assister au tournage de son émission rap « Rentre dans le cercle » en tant qu’observateurs, ce à quoi il a répondu : « pourquoi pas ».

Quelques échanges plus tard, nous avons même été invités à intervenir dans l’émission, qui avait d’ailleurs déjà fait l’objet d’une analyse publiée sur The Conversation. Puisqu’elle est diffusée sur la chaîne YouTube du même nom et cumule entre 500 000 et un million de vues à chaque épisode, ce fut une formidable occasion de présenter, en quelques minutes, nos travaux en cours et à venir autour du hip-hop management dans la lignée de l’ouvrage fondateur de Jean?Philippe Denis, professeur à l’Université Paris-Sud (voir sa chronique #HipHopManagement).

Vous pouvez retrouver notre intervention à partir de 12’00 dans la vidéo, tournée à la fin du mois d’août 2018, ci-dessous :

Tarik Chakor, Hugo Gaillard et Léo Denis dans « Rentre dans le Cercle » S2 E8 à partir de 12’00.


Cette émission, comme le présente Sofiane lui-même et comme nous le reprenions dans notre premier article, vise à « réunir dans un même projet la crème dans le Cercle, la crème des kickers (c’est-à-dire rappeurs), la crème des médias, la crème des majors, la crème des DJ’s, toutes les branches de nos métiers ».

Elle avait attiré quelques mois auparavant notre œil de chercheur en gestion, non pas tant pour le fond des textes (encore que certains lyrics méritent vraiment que l’on s’y attarde) que pour les interactions entre les artistes, les manières de faire du rappeur-animateur Fianso ou encore la fonction fédératrice de l’émission qui, quoi qu’on en dise, n’a rien à envier aux « petits déjeuners thématiques » où de nombreux managers s’empressent d’aller recueillir la bonne parole ou la bonne pratique.

Un enjeu de taille : instaurer la confiance

L’article initial posait un certain nombre d’hypothèses : le Cercle comme organisation inclusive, organisation apprenante, et comme organisation reposant sur un manager-leader qui pourrait, par l’observation, questionner et alimenter nos réflexions autour du leadership et de l’innovation, notamment managériale.

La démarche n’était donc pas envahissante ni même colonisatrice : il ne s’agissait pas d’aller dire au monde du rap comment il fonctionne, ni même de lui prêcher une quelconque « vulgate managériale », mais, au contraire, d’extraire des éléments d’élaboration afin d’alimenter l’état de nos connaissances dans ce domaine.

Historiquement, le monde du rap entretient des relations complexes avec les partenaires extérieurs, notamment médiatiques. Certainement parce qu’ils sont nombreux à avoir tenté de se l’approprier, de le déposséder, d’en faire un art de salon… L’enjeu était donc de taille pour nous : instaurer la confiance, à la fois à l’intérieur du Cercle, mais aussi à l’extérieur auprès des férus de management qui (peut-être), restent dubitatifs sur l’apport potentiel d’un tel terrain pour les sciences de gestion.

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Pour ce faire, nous avons adopté une posture d’observation participante, à la fois acteur et observateur de l’épisode 7 de la saison 2 de « Rentre dans le Cercle ». Nous avons ensuite été interviewés lors de l’épisode 8, pour, en quelque sorte, « dire ce que nous faisions là ».

 

L’intérêt des parties était réciproque : pour nous, étudier ce que le monde du rap, et plus largement du hip-hop, peut potentiellement apporter au monde de l’entreprise ; et, pour le rappeur, échanger avec des chercheurs pouvant « mettre des mots » sur certaines réalités vécues sur le terrain… Ainsi, au-delà des quelques minutes de tournage où nous échangeons, notamment autour des travaux de Jean?Philippe Denis sur le hip-hop management, nous avons pu avoir hors antenne un échange poussé avec le rappeur autour de sa conception du leadership. Un moment aussi intéressant pour son contenu que pour la clairvoyance de Sofiane, qui est venue confirmer notre hypothèse initiale d’un leadership inspirant et incarné par le rappeur.

Leadership par le bas et légitimité du « terrain »

L’un des premiers enseignements repose sur la conscience par le rappeur-animateur de l’existence d’intérêts divers et variés des participants à l’émission et de la nécessité de les gérer de manière transparente. En effet, Sofiane tend à exercer son rôle en toute authenticité avec les nombreux participants, une relation de franchise inscrite dans un contexte socioculturel où elle est perçue et vécue systématiquement comme une vertu par les parties prenantes.

Le rappeur fait ainsi preuve d’une capacité à tisser des liens différenciés vis-à-vis des partenaires qu’il rencontre, adaptant son discours en fonction de la célébrité des participants, de leur parcours, de leur ancienneté dans le milieu, de leur reconnaissance, de l’historique de leur relation, ou encore en fonction de leur appartenance ou non au staff du Cercle, etc. Son autorité semble acceptée de tous, certainement en raison des intérêts que chacun a à se montrer dans l’émission, du fait de la popularité de celle-ci, notamment dans le milieu du rap. C’est finalement en se mettant au service de son organisation que le rappeur se retrouve porté par elle : un leadership par le bas, ou par la base, qui se maintient et qui se renforce en permanence.

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Expert en gestion de conflits et prise en compte des divergences, Sofiane fait preuve d’une connaissance fine des historiques entre acteurs, ce qu’il qualifie lui-même de « géopolitique de quartier ». Cette image est évocatrice d’un réel sens des réalités et de leurs enjeux, toujours dans l’optique d’un bon fonctionnement de son organisation, son « bébé » : le Cercle. La force de son leadership est évidemment complétée par une légitimité issue du « terrain », qui conduit certainement les acteurs à s’identifier à son modèle de réussite : il n’est donc pas seulement un leader que l’on respecte, mais aussi une ligne d’arrivée que beaucoup souhaitent, consciemment ou inconsciemment, dépasser. Par son travail incarné, il motive, engage et permet la projection.

Intelligence situationnelle

L’une des interrogations du premier article était la capacité du rappeur-animateur à exercer dans un contexte désitué, différent de celui au sein duquel il évolue le plus fréquemment. Nous renvoyons pour répondre à cette interrogation aux différents passages de l’individu au cinéma, sur France Inter, ou France Culture, ou encore au théâtre pour avoir une idée de l’intelligence situationnelle qu’il est capable de mobiliser.


Nous terminerons sur une phrase prononcée par le rappeur lui-même lors de nos échanges, dans le cadre d’une discussion plus large sur les caractéristiques et les objectifs d’un leader. Elle illustre toute l’importance de son organisation d’un point de vue personnel, mais aussi pour protéger son secteur d’activité, qu’il estime sans cesse victime d’OPA par des structures (maisons de disque, industrie de la musique, etc.) qui lui en feraient perdre tout son sens : « L’objectif principal est d’asseoir ma position de contrôle : comme le pétrole vient de chez nous, il faut installer un comptoir et réguler le prix du baril. »

Ce territoire de recherche innovant permet de mettre en lumière plusieurs perspectives que nous avons, pour certaines, déjà engagées. En vrac : rap et langage managérial, rap et entrepreneuriat, management des rappeurs, en plus de cette réflexion déjà entamée sur le leadership. Bref, vous n’avez pas fini d’entendre parler de hip-hop management…The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.



Publié le 14 novembre 2018
Mis à jour le 14 novembre 2018

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