Le film met en scène la difficulté de faire les bons arbitrages, quand est en cause le choix d’un établissement scolaire. UGC
Le film met en scène la difficulté de faire les bons arbitrages, quand est en cause le choix d’un établissement scolaire. UGC
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L’école publique est-elle menacée de disparition dans les quartiers "sensibles" ? La question est soulevée par le dernier film de Michel Leclerc.
L’école publique est-elle menacée de disparition dans les quartiers « sensibles » ? La question est soulevée par le dernier film de Michel Leclerc, intelligemment intitulé La lutte des classes. Un long-métrage qui devrait intéresser aussi bien les enseignants que les parents d’élèves.

Le film met en scène la difficulté de faire les bons arbitrages, quand est en cause le choix d’un établissement scolaire. Car comment armer au mieux ses enfants pour la compétition sociale, dont la compétition scolaire est l’un des premiers « actes », et, sans doute, l’un des plus décisifs ?

Dans le film, trois histoires se chevauchent, trois avenirs sont en jeu. L’avenir du jeune Corentin, qui ira jusqu’à risquer la noyade pour se conformer à l’injonction d’avoir une religion pour être comme ses camarades. L’avenir du couple de ses parents, Paul, le bobo, et Sofia, l’avocate, qui risque de se briser sous les coups de boutoir des douloureux choix à faire, réveillant des épisodes de leur propre enfance. Et l’avenir de l’école publique de secteur, qui risque de mourir du fait de la fuite des élèves « blancs ».

Stratégies familiales

Le choix de l’école publique de secteur s’était imposé naturellement pour Paul et Sofia, car conforme à leur histoire personnelle, et à leurs convictions républicaines. Mais lorsque des problèmes de violence conduisent un nombre de plus en plus important de parents à chercher refuge, pour leurs enfants, dans l’institution privée Saint-Benoît, ils vont être taraudés par des questions lancinantes.

Faut-il faire comme ces autres familles, au mépris de ses convictions républicaines ? Faut-il privilégier l’avenir de Corentin en tant qu’élève, en tranchant pour la garantie de niveau qu’offre le privé, ou son vécu d’enfant, en lui permettant de s’intégrer au groupe de copains de la communale ? Faut-il aller jusqu’à tricher, en inventant une fausse adresse, pour inscrire son enfant dans une école, toujours laïque, mais de bien meilleure réputation ?

Il faut arbitrer entre les avantages et inconvénients de la proximité et de la distance ; entre le public et le privé ; entre la force des convictions, et le poids de la réalité.

L’épreuve du réel

Sur tous ces choix pèse, de fait, le double problème de la composition du public scolaire, et de la réputation de l’établissement, les deux étant fortement liés. Certes, l’arbitrage entre public et privé est en principe déterminé par de nobles considérations : la « foi » dans les vertus de l’école laïque, ou dans celles de l’école orientée par des convictions religieuses.

Mais le film montre qu’on ne peut pas faire abstraction de considérations plus égoïstement pragmatiques, telles que la « valeur » scolaire et sociale des élèves fréquentant majoritairement l’établissement. Problèmes scolaires et sociaux sont inextricablement mêlés. Le social (la lutte des classes) vient percuter de plein fouet le scolaire (la recherche de la « bonne » classe).

Le choix le plus difficile est sans doute celui qui fait arbitrer entre ses propres convictions (Paul parle de « principes »), et la réalité. Des convictions qui conduisent à vouloir plus de justice, et à affirmer la positivité de la mixité sociale. Et la réalité, à savoir l’absence actuelle de mixité sociale, qui peut conduire à adopter des comportements contribuant à aggraver cette absence de mixité sociale !

Faut-il en vouloir aux parents qui font de tels choix ? N’est-il pas juste, comme le proclament tous les parents lors d’une réunion, de souhaiter le meilleur pour ses propres enfants ? Mais alors, comment les choses pourraient-elles changer, et la société progresser vers moins d’inégalité ?

Choix individuels

On reproche souvent au système social (au modèle) français, d’être incapable d’enrayer le poids des déterminismes sociaux. Ce que l’on exprime en disant que l’ascenseur social est en panne. Et, plus spécifiquement, au système scolaire (à l’école), d’échouer à neutraliser les mécanismes de reproduction sociale. Voire, d’être l’instrument majeur d’une « sociodicée » qui camoufle et légitime ces mécanismes.

À lire aussi : L’école française, championne des inégalités sociales ?

De fait, la France est l’un des pays où les résultats scolaires dépendent le plus fortement de l’appartenance sociale. Mais de quoi l’école, en tant que telle, est-elle vraiment responsable ? Le film de Michel Leclerc nous invite à y réfléchir. Car il nous montre qu’on ne peut négliger le poids des arbitrages individuels. Avant d’accabler l’école de tous les maux, il faut se tourner vers soi, et voir comment l’on participe aux millions d’arbitrages qui se traduiront en tendances, et en déterminismes.

Au fond, chacun est responsable. Mais à proportion, faudrait-il corriger aussitôt, de la réalité de son pouvoir de choix. Il appartiendrait donc aux « nantis » (aux plus favorisés) de faire les premiers gestes, qui seront les plus décisifs. Car, comme l’exprime le remuant directeur de l’école de secteur, dans un élan de lucidité désespérée : il faut qu’il reste au moins un élève « blanc », pour que l’école républicaine ait du sens !

Mixité sociale

C’est pour donner toutes leurs chances à leurs enfants que bien des parents s’emploient à fuir les écoles « défavorisées ». Mais pourquoi une école est-elle défavorisée ? Cela tient essentiellement à son quartier, et à son public. C’est-à-dire à l’absence de mixité sociale ! Pas à la qualité de ses maîtres. Cela tient aussi, bien sûr, aux moyens dont elle dispose. C’est pourquoi il faudrait par principe donner plus de moyens aux écoles à qui on demande d’accomplir la lourde mission d’être un rouage majeur de l’ascenseur social, en territoire miné.

Mais que peut-on raisonnablement espérer ? Il faudrait pouvoir lutter contre les causes, c’est-à-dire contre les facteurs qui conduisent un établissement à être « défavorisé ». L’auteur de cet article, espérant contribuer au développement de la mixité scolaire dans le quartier très « sensible » de la Villeneuve, où il vivait, a encouragé, et accompagné, les innovations vaillamment mises en place par des enseignants du collège (Innover pour réussir, ESF, 1991).

Vingt-sept ans plus tard, ce collège a brûlé pour la deuxième fois. Et il a été décidé de construire ce qui sera le troisième collège Villeneuve en quelques décennies ! Tant qu’il y aura des incendiaires…

Dans le film, l’école s’effondre à la suite de travaux de sécurisation. Mais dans le réel, elle flambe, quelquefois, à la suite d’incendies volontaires. C’est donc « la rage aux poings » qu’il faut, malgré le sympathique optimisme du film, l’admettre : si la mixité scolaire peut éventuellement contribuer au développement de la mixité sociale, c’est essentiellement celle-ci qui peut produire celle-là, et non l’inverse. Le reste n’étant que littérature, ou… cinéma.The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


 
Publié le 9 avril 2019
Mis à jour le 10 avril 2019

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