© Thierry Morturier / Université Grenoble Alpes
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Sciences et technologies
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Alors que la réalité virtuelle plonge l’utilisateur dans un univers entièrement recréé en 3D, dans lequel il peut se déplacer et agir, la réalité augmentée vient enrichir la perception du monde réel en y ajoutant des informations. Entre les deux, on parle aussi de réalité mixte où les objets physiques du monde réel et les éléments numériques d’un monde virtuel coexistent et peuvent interagir.

La fusion de ces mondes physique et numérique nécessitent un système de visualisation que ce soit un casque, des lunettes, une tablette, un smartphone, un vidéoprojecteur… Et si la puissance de calcul pour le traitement graphique des images en temps réel a longtemps été un frein au développement de ces technologies, au bout de 50 années de maturation, elles semblent enfin sortir des laboratoires pour commencer à toucher le grand public. 

Alors, vivrons-nous un jour dans des mondes virtuels ?

Déjà tous "dématérialisés"

La réalité augmentée a fait une irruption plutôt réussie en 2016 avec le jeu sur mobile Pokémon Go, nous incitant à capturer de petits monstres virtuels évoluant dans notre monde réel. Mais notre glissement vers ces mondes numériques est amorcé depuis longtemps : les GPS ont remplacé nos cartes routières, le commerce en ligne ne fait que croître, les monnaies deviennent virtuelles, nos correspondances ne sont plus qu’électroniques… Mais surtout, nous partageons nos photos, humeurs, opinions et autres données personnelles à travers Facebook, Snapchat, Instagram, etc. où nous nous mettons en scène, parfois sous des identités multiples. Nous entretenons ainsi via des réseaux dits "sociaux" des relations numériques avec des amis ou des abonnés, que nous n’avons parfois même jamais rencontrés. Aujourd’hui, nous avons quasiment tous une, voire plusieurs identités numériques incarnant nos différentes vies sur ces réseaux. Est-il encore possible d’échapper à ces existences virtuelles ?

Pour Benoit Lafon, professeur en sciences de l’information et de la communication, chercheur au sein du Groupe de recherche sur les enjeux de la communication de Grenoble (GRESEC) : "Il y a toujours un seuil, à partir duquel, une technologie se généralisant, on a plus de désavantage à ne pas l’utiliser. Aujourd’hui, pour ne pas subir une certaine forme d’exclusion sociale, on peut se sentir obligés d’être présents sur les réseaux sociaux." Le premier pas est donc peut-être déjà fait : n’avons-nous pas commencé là notre "dématérialisation" ? "Tout est matériel. Les réseaux sociaux sont apparus et se sont multipliés parce qu’ils répondaient à des besoins sociaux diversifiés. La notion d’identité numérique est trompeuse, c’est plutôt une médiatisation de soi. Seule existe une identité sociale, partiellement affectée par les outils de communication numérique" assure Benoit Lafon. "L’image des individus sur ces réseaux fait partie de leur identité sociale, même si certains voudraient l’autonomiser, phénomène que les industriels savent bien instrumentaliser." Pour preuve, sur les réseaux sociaux, il existe un acronyme pour bien signifier la différence : IRL, In Real Life

Quelle réalité pour le réel ?

Ces réalités numériques, qu’elles soient augmentée, mixte ou virtuelle, nous interrogent sur la définition même de réalité. "Ce questionnement n’est pas nouveau. Mais la technologie lui donne aujourd’hui une ampleur inégalée. Avec les réalités numériques, cette question métaphysique devient très concrète" constate Thierry Ménissier, professeur à l’Université Grenoble Alpes. "Mon sentiment en tant que philosophe inspiré par le scepticisme, c’est que l’humain ne peut jamais s’empêcher de douter de la réalité. Quoi qu’il arrive, du fait de l’augmentation de la puissance de calcul de nos ordinateurs, les simulations numériques seront de plus en plus nombreuses, de plus en plus réalistes. Alors, comment être certain que nous ne sommes pas déjà dans une simulation ? Aujourd’hui, l’illusion est plus que jamais la reine du monde. Le virtuel existe dans le réel, partout, tout le temps."

Mais le véritable problème pour le philosophe est l’absence de limite : "Si dans ces mondes, tout est possible parce que rien n’a de conséquence réelle, il y a danger. L’idéal serait paradoxalement que ces technologies nous affectent de manière sensible, voire nous blessent physiquement, qu’elles nous arriment à la réalité avec une sensation corporelle désagréable. La question ontologique sur la nature de la réalité touche aujourd’hui directement l’éthique : savoir que ce n’est pas réel mais virtuel implique une responsabilité." La douleur comme marqueur éthique ? Il est peut-être temps de se poser la question.

 

Publié le 13 septembre 2018
Mis à jour le 14 septembre 2018

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