Société
Article
Entretien avec Maurice Dematteis et Lucie Pennel
Le professeur Maurice Dematteis est chef de service et le docteur Lucie Pennel médecin adjoint du service de pharmaco-addictologie du CHU Grenoble Alpes.

Est-ce que les addictions sans produit comme les achats compulsifs fonctionnent comme les autres addictions ?

Maurice Dematteis. Il faut comprendre l’addiction comme un continuum qui va de l’usage au trouble de l’usage, c’est-àdire un usage qui devient problématique. C’est toujours le même dysfonctionnement qui se met en place, que ce soit pour les substances ou pour les addictions sans produit comme les achats compulsifs ou le jeu. L’addiction, c’est au début un comportement qui se répète, d’abord par gratification, puis pour apaiser des émotions négatives (stress, anxiété, etc.). Le soulagement apporté constitue un renforcement qui favorise encore plus la répétition et l’automatisation du comportement.

L’addiction se construit donc par un apprentissage associatif, un conditionnement qui va peu à peu amener à une situation où il suffira que l’émotion survienne pour que la conduite addictive se déclenche. Les addictions, quelles qu’elles soient, sont toujours associées aux émotions et les acheteurs compulsifs vont acheter exactement comme d’autres vont consommer des produits pour gérer leurs émotions. L’objet de l’addiction n’est qu’un intermédiaire, une stratégie d’adaptation à l’environnement du sujet.

On constate d’ailleurs que les polyconsommations et les polyaddictions sont désormais la règle dans notre société, et que lorsque l’individu n’a pas le produit d’appétence sous la main, le produit de choix, le transfert se fait vers d’autres objets d’addiction, qui au-delà des substances sont de plus en plus nombreux : sport, achats, jeux, écrans, travail, sexe, dépendance affective… À cet égard, Internet a modifié significativement l’écosystème des addictions car l’accessibilité au produit est une donnée déterminante au développement d’une addiction. L’addiction est une pathologie des limites et dans une société où tout est accessible en permanence (tout, tout de suite), il n’y a plus de limite. C’est particulièrement vrai pour les achats.

À partir de quel moment dit-on qu’une personne est «addict» ?

MD. On parle souvent des "4C" qui caractérisent l’addiction : la perte du contrôle, le craving qui est le besoin impérieux, irrépressible de consommer, le caractère compulsif du comportement (le sujet lutte mais finit par céder et se sent coupable) et pour finir "quelles qu’en soient les conséquences". La personne addict n’est plus dans la maîtrise de l’usage mais elle ressent un besoin incontrôlable de reproduire ce comportement tout en ayant conscience qu’il est délétère et à l’origine de nombreuses conséquences. La personne souffrant d’une addiction fonctionne dans l’immédiateté, pour soulager dans l’instant une tension anxieuse, sans se soucier des conséquences éventuelles. Dans la balance décisionnelle le «maintenant» est bien plus important que l’«après».

Lucie Pennel. Aux «4C» s’ajoute aussi la notion de souffrance. On a souvent tendance à penser que l’addiction correspond à une consommation par plaisir alors qu’elle témoigne surtout d’une souffrance psychologique et d’une grande culpabilité.

Peut-on agir sur les addictions sans produit de la même façon que sur les autres addictions ?

LP. Lorsque l’addiction survient, c’est à la fois en lien avec une vulnérabilité individuelle (vulnérabilité psychologique, psychiatrique) mais aussi en réponse à des contraintes environnementales : stress, déception, souffrance… qui demandent à l’individu des capacités d’adaptation qu’il n’a pas forcément développées ou qui sont prises en défaut au cours d’une période de sa vie. Il va alors chercher une réponse immédiate et rapide dans des comportements d’addiction. Il faut donc avoir une approche globale de l’individu prenant en compte à la fois les éléments de vulnérabilité personnelle, les facteurs de stress et les déterminants environnementaux pour l’aider à développer des stratégies qui lui permettent de gérer les difficultés sans avoir recours à une conduite addictive avec ou sans produit.

Cette analyse globale de l’individu, dans son mode de fonctionnement, permet d’éviter des transferts d’addiction, car lorsque le problème de fond n’est pas réglé le risque est en effet de déplacer une addiction sur une autre, cette dernière pouvant être encore plus délétère.

MD. La démarche est tout à fait similaire pour toutes les conduites addictives. Il faut permettre à l’individu de restaurer des capacités adaptatives sans l’objet d’addiction, de restaurer son autonomie fonctionnelle en changeant son répertoire comportemental, en l’aidant à développer des stratégies alternatives. Traiter une addiction, c’est permettre à un individu de changer de mode de vie, de style de vie, et finalement c’est une approche très humaniste !

 

Publié le 25 janvier 2019
Mis à jour le 29 janvier 2019

Vous aimerez peut-être aussi