L'astronaute Story Musgrave salue les caméras le 9 décembre 1993 après avoir effectué la cinquième et dernière sortie dans l'espace pour réparer le télescope spatial Hubble. NASA/AFP
L'astronaute Story Musgrave salue les caméras le 9 décembre 1993 après avoir effectué la cinquième et dernière sortie dans l'espace pour réparer le télescope spatial Hubble. NASA/AFP
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Appréhender l'infini de l'espace, le noir absolu de cet infini et les effets de l'apesanteur sur les corps en mission spatiale, sont autant de défis pour l'Homme dans son référentiel terrestre.

Thomas Pesquet s’apprête à rejoindre l’ISS. Il y restera 6 mois, 6 mois en chute libre, libéré des effets de la gravité sur son corps. Mais à 400km d’altitude, il restera finalement dans la proximité immédiate de la Terre qu’il verra toujours avec beaucoup de détails. Pourtant, de l’autre côté, il sera face au vide, à l’infini de l’espace, au noir de cet infini ponctué par les étoiles dont la lumière n’est ni atténuée, ni déviée dans ce vide.

C’est l’environnement que connaîtront les voyageurs vers Mars qui, eux, perdront totalement la Terre de vue. Au XXe siècle, l’astronaute américain Story Musgrave s’est tourné résolument vers cet espace infini depuis les navettes spatiales. Il a exploré comment son corps habitait l’espace, l’apesanteur, le noir, l’infini, la lumière. Il a ensuite essayé de partager ce qu’il a vécu. C’est un véritable défi pour la perception humaine, la sienne et la nôtre. Rien dans notre existence terrestre ne nous prépare à appréhender cet inconnu. Il a tenté cette communion par les mots, en nous parlant. Est-ce seulement possible ?

Le corps humain, produit de la vie sur Terre

Notre corps, en fait tout notre être, n’est pas fait pour l’espace. Nous nous sommes constitués dans les conditions de vie sur Terre au fil de l’évolution biologique, à travers les générations. Une gravité omniprésente a largement contraint ce que nous sommes devenus aujourd’hui, ainsi que l’alternance des jours et des nuits. Et même, si nous sommes fascinés par la nuit qui nous dévoile les étoiles, notre perception du monde est d’abord celle de la surface verte de la Terre, du bleu du ciel avec nuages, vent et soleil, des couleurs de l’eau et de la présence partout d’une vie multiforme. Sont-ce cette évidence et nos habitudes qui fondent nos comportements désinvoltes, mais insoutenables, dans l’appropriation du monde ? Story Musgrave vient nous raconter ce court moment de sa vie au cours duquel tout cela a disparu, remplacé par un strict minimum reconstruit dans la navette spatiale pour survivre dans le vide.

Story Musgrave est un astronaute américain né en 1935 ; lors de sa dernière mission, en 1993, il était âgé de 61 ans. En six missions, il est resté pratiquement deux mois dans l’espace. À l’instar de la Française Claudie Haigneré, il fait partie de ces astronautes au parcours universitaire hors du commun. On lui attribue six diplômes de l’enseignement supérieur : chirurgien, informaticien, chimiste… Dans sa jeunesse, il a fait partie du corps des marines de l’armée américaine, et fut alors technicien sur un porte-avion.

« I am a space person »

En 2003, dans le film documentaire intitulé Story, de la cinéaste Dana Ranga, Story Musgrave se raconte en homme de l’espace, une réalité au-delà de tous nos repères. Ses propos sont déroutants. Il choisit de se présenter en artiste ou en poète pour créer une expression verbale très réfléchie, mais libérée de tous les cadres.

En s’attachant aux perceptions corporelles, il déborde une approche rationnelle attendue, au vu de la solidité et de la variété de ses connaissances scientifiques. Il cherche plutôt à mettre en mots un indicible vécu, à partir de l’observation de son propre corps malmené dans l’espace, dans un témoignage littéralement extraterrestre. Au centre du film de Dana Ranga, se trouve donc l’apprentissage du corps en l’absence de gravité dans la navette spatiale en orbite, confronté au noir absolu, à la lumière invisible mais qui remplit l’espace, au vide de matière partout, à l’infini qu’il sait être devant lui.

S’abandonner à l’espace pour y vivre

Story Musgrave se dit de la génération de la Conquête Spatiale pour immédiatement souligner cette conquête impossible voire dangereuse quand il s’agit de son corps dans l’espace. Au lieu d’une conquête, il parle au contraire de l’abandon nécessaire d’un corps aux conditions de l’espace, pour s’adapter et vivre. Dans ce film, il tente de décrire les réactions de son corps, comment il est perdu sans repères. Il n’explique rien : c’est impossible. Il découvre « seulement » combien il doit être à l’écoute de son corps et lui donner raison :

« Je trouve absolument merveilleux que mon corps aille dans un sens et mon esprit dans l’autre. Quand mon corps me dit, par exemple au milieu de la nuit, qu’il veut se retourner et que je lui dis : “Hé, mon gars, ça ne te mènera nulle part. Cela ne te mènera à rien. Nous sommes en chute libre, nous sommes en gravité zéro. Se retourner dans ce lit, ou où que nous soyons, ne va rien t’apporter et nous n’avons pas besoin de le faire”. Et nous essayons cela pendant un moment, puis mon corps me dit que si je ne me retourne pas, je vais passer une nuit pénible, et je vois que oui, le corps a raison. Alors, je me retourne et les choses vont bien. C’est comme un désaccord avec mon moi physique qui essaie de s’adapter à un environnement pour lequel il n’a pas du tout été conçu. »

Le noir de l’espace infini

Et plus loin dans le film, il décrit ce qu’il voit lorsqu’il regarde par le hublot :

« Dans l’espace, quand vous regardez dehors, bien sûr, il y a cette fantastique obscurité. Et l’obscurité est différente dans la lumière de l’espace, et vous essayez de l’appeler noirceur ou obscurité, mais la langue n’a en fait pas de terme pour cela. Cette obscurité a une texture différente, et c’est si réel que vous avez l’impression de pouvoir la toucher, alors que c’est le vide. Mais en fait, ce n’est pas le vide. C’est le cosmos. Il est très énergétique et contient beaucoup de messages, de choses. Il est très riche. J’avais le soleil qui venait derrière moi, et il y avait la lumière du soleil qui éclairait l’obscurité devant moi. Pourtant il n’y a rien là. Je suppose qu’il n’y a rien que l’œil puisse percevoir pour que la lumière revienne, mais il doit bien y avoir quelque chose qui renvoie la lumière dans votre direction parce que l’obscurité est différente de jour ou de nuit.
Vous savez… Je la décris comme un velours. Elle est infiniment flexible. Elle est infiniment multiple. Et elle ne vous résiste en aucune façon. En fait, si, un peu : elle vous résiste assez pour pouvoir être comme si vous pouviez l’atteindre et la toucher. C’est comme un marshmallow noir. C’est comme… Je sais ce que c’est. C’est comme un voile d’eau. C’est comme une eau très fine, sauf que vous percevez presque qu’elle a une température et qu’elle n’est pas mouillée. Et donc, c’est comme si une sorte de milieu était associé à cette obscurité. C’est comme… Si vous deviez vous déplacer à travers elle, ce serait quelque chose. Ce serait quelque chose avec les mains, vous savez, quelque chose que vous pouvez sentir avec les mains. Quelque chose que vous pouvez sentir couler à travers vous, quelque chose qui pourrait être un peu spongieux. »

Story Musgrave regarde par le hublot et il n’y a rien à toucher. Pourtant, dans une forme surprenante de synesthésie, des impressions tactiles d’une matière qui occuperait l’espace vide viennent à lui.

Anish Kapoor dans les limbes

Des artistes ont, par leur imaginaire, exploré ces universels que sont l’infini, le noir et l’apesanteur en se détachant de l’expérience terrestre. Mais eux, d’une part ne sont pas allés dans l’espace, et d’autre part, ne le font pas par les mots. Leur gageure est ailleurs : il s’agit de rééquiper grâce à l’art, par des œuvres ou des spectacles, notre perception de terriens, pour nous faire approcher ainsi, mais en extra-terrestre, l’infini, le noir ou l’apesanteur.

C’est ce que fait, à mes yeux, Anish Kapoor avec Descente dans les limbes (1992). Le dispositif de cette œuvre est très simple : un trou de 2,5m de profondeur avec un diamètre d’environ 1,5 mètre. Son revêtement, un noir aussi idéal que possible à cette époque, ne réfléchit que très peu la lumière visible, et rend ce trou irréel en égarant la perception.

Cette œuvre nous fait percevoir sur Terre, dans la salle d’exposition, un espace hors de la Terre, infiniment noir et aux dimensions indéfinis. Mais qu’est-ce que voir l’infini et le noir, interroge Story Musgrave quand il regarde par le hublot ?

La proximité entre l’œuvre de Anish Kapoor et le décor du film de Dana Ranga est d’ailleurs étonnante. Pour accueillir les propos de Story Musgrave, elle le filme dans un espace étroit, et dans une ambiance qui installe l’obscurité. Presque comme si Story Musgrave se trouvait dans Descente dans les limbes. Story Musgrave en « personne de l’espace » devient une vision onirique et mystérieuse. On pense à la fin du mythique 2001 Odyssée de l’espace de Kubrick (1968) avec cet homme loin de la Terre, perdu dans l’espace et le temps.

La chorégraphe Kitsou Dubois cherche à s’approcher de l’apesanteur comme Story Musgrave. Des danseurs de sa compagnie, depuis 30 ans, s’envolent avec le CNES pour des vols paraboliques. Ils sont en apesanteur pendant une durée trop brève, moins d’une minute par parabole, mais pendant ce temps, leur corps flotte comme celui de Story Musgrave ou de Thomas Pesquet. Dans les vidéos, les danseurs en vol montrent comment ils manipulent la relation au réel d’un corps en mouvement, et comment ils en jouent, ce que décrit aussi Story Musgrave. Le corps, libéré de son poids, quitte le sol et toute surface. Sans contact, il n’y a plus de friction, plus de point d’appui non plus. Mais les danseurs en s’accrochant à la structure de l’avion, peuvent réintroduire à loisir ces éléments, et varier leur interaction avec les surfaces et les objets. Ils nous le montrent.

Mais ce que ni Kitsou Dubois, ni Anish Kapoor, ni Story Musgrave ne peuvent montrer, et ce qu’ils peinent à expliquer, ce sont les sensations internes du corps, le comportement des organes, la pression du sang qui monte à la tête. Comment partager par des mots une expérience qui est seulement perçue par un corps dans l’espace ? La science et la médecine les mesurent ; mais les dire, c’est une autre histoire.The Conversation

Joël Chevrier, Professeur de physique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Publié le19 avril 2021
Mis à jour le22 avril 2021

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