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Dans un contexte de crise pour les espaces ruraux, une traversée de l’histoire de la chasse permet de mieux comprendre comment cette pratique est devenue un support de l’identité.
Alors qu’une énième controverse sur les chasses dites « traditionnelles » s’engage en France, que l’actuel président de la Fédération nationale des chasseurs, Willy Schraen (issu du Pas-de-Calais), engage une stratégie de reconquête tous azimuts (études scientifiques, communication, lobbying), on pourrait croire que la récente agitation médiatique révèle un paysage nouveau quant au poids politique des « adeptes de Diane (chasseresse) ».

Ces soubresauts sont pourtant anciens, même si réactualisés par une nouvelle étape : un clivage entre centre et périphéries, sur fond de débat quant à la capitalocène, à savoir les effets du système de production sur l’environnement.

Mais au-delà des épiphénomènes, la notion de « ruralité » draine derrière elle un cortège de représentations, où la figure du chasseur joue un rôle de référentiel symbolique, et ce dans une partie des pays latins d’Europe depuis le courant des années 1980.

Pourquoi la référence à un type d’espace (champêtre) fournit aux chasses dites traditionnelles un angle de légitimation ? Comment alors expliquer que certaines pratiques de chasse aient à voir avec des processus de construction identitaire, bien qu’on les pensait relictuelles ?

Une légitimité en crise

Une question qui ne paraît pas incongrue lorsque l’on s’intéresse aux peuples de chasseurs-cueilleurs (tels les Pygmées en Afrique. En revanche, elle interpelle de plus en plus dans nos sociétés où s’affirme une tendance antispéciste, pour laquelle l’humanité n’est donc plus tout à fait au centre du raisonnement.

Aussi, depuis la fin des années 1960, et surtout à partir de la décennie suivante, l’acte de chasse a commencé à être appréhendé comme anachronique pour l’être humain et ce d’autant plus dans les pays considérés comme « avancés », alors lancés dans les « trente glorieuses » (1945-1975) et le « progrès ».

« Chasse à courre, la discorde depuis 40 ans » (INA).


Cette tendance au questionnement s’avère très clairement en progression depuis la période des premières manifestations d’opposition, dans ces mêmes années 1960, notamment à l’égard de la « grande vénerie » (la chasse à courre équestre), alors que le Rassemblement des opposants à la chasse (ROC) était créé en 1976.

Plus récemment, la discussion quant à la normativité virile a renforcé la critique sur un exercice très massivement masculin (près de 98 % dans l’Hexagone), les femmes ayant été généralement reléguées au petit piégeage.

Ceci étant, les appels à l’interdiction, partielle ou totale, s’inscrivent dans un mouvement écologiste plus global et une montée en puissance du véganisme, de préoccupation pour le bien-être animal, lequel mouvement s’insère lui-même dans une lame de fond revendiquant un nouveau contrat social avec la nature.

Or, c’est précisément en raison de la remise en question de sa légitimité qu’une revendication à se dire « chasseur » est apparue dans les années 1980, notamment en France et en Italie. L’histoire longue de la chasse peut nous éclairer sur plusieurs des processus de légitimation de cette activité.

Pendant l’Antiquité, une mission éducative

Si l’on remonte à l’Antiquité gréco-romaine, à laquelle on attribue classiquement un rôle fondateur pour les cultures latines, les auteurs confèrent généralement à la pratique cynégétique une mission éducative.

Sarcophage avec une chasse aux lions.
Face d’un sarcophage romain évoquant une chasse aux lions (musée du Louvre), première moitié du IIIᵉ siècle apr. J.-C. Wikimedia, CC BY-ND


Chasser consistait alors à suivre une formation socialisante quant aux manières d’être, valorisées et valorisantes, dans ces sociétés. Pour exemple, Jean‑Pierre Vernant et Marcel Détienne montrent que la ruse n’y était pas synonyme de « perversion », mais entrait dans le cadre d’une aptitude à saisir les moments opportuns afin de retourner une situation compromise (le kairos).

Ainsi, cette ruse dispose de sa déesse chez les Grecs anciens (Mètis) et le coup de théâtre ressort d’une disposition que doit développer l’adepte d’Artémis (divinité des animaux non domestiqués et à la fois de la chasse). L’ère antique consacra de la sorte une chasse compagnonnage pour reprendre l’expression d’Alain Schnapp.

Un (trop) rapide bond dans le Moyen Âge nous amène à y considérer l’exercice de la traque des animaux comme un symbole statutaire.

Le droit à capter (du bas latin captare qui donnera chasse) la vie des bêtes « sauvages » devient l’apanage de l’anoblissement, alors que le piégeage et les animaux de moindre importance sont parfois laissés à la discrétion du Tiers-État.

Un « art de faire » chevaleresque

Toutefois, la période médiévale voit progressivement le pouvoir royal contester ce monopole de la noblesse sur les gibiers les plus convoités.

Miniature tirée du Livre de chasse
Fébus chassant le lièvre, miniature du Maître de Bedford, tirée du « Livre de chasse », vers 1407 (BnF). Wikimedia


Charlemagne signifiera de la sorte son autorité sur le territoire revendiqué par son imperium.

Chez les hommes « bien nés » de ces sociétés massivement paysannes, de « grands » chasseurs vont contribuer à établir des codes du bien-exercer, comme Gaston Phoebus, comte de Foix dans la seconde moitié du XIVe siècle ou à la même époque Henri de Ferrières à qui on attribue un « Livre de la chasse ».

La cynégétique se rapproche, dans leur perspective, d’un art de faire chevaleresque qui contribue également à la préparation au combat.

La longue marche vers l’Absolutisme et ses réserves de chasse (les Capitaineries) aboutiront à associer la chasse dite à courre aux privilèges monarchiques et marqueront fortement tant la toponymie que la géographie des forêts du domaine royal.

Château de Chambord
Vue aérienne du château de Chambord, Loir-et-Cher, et ses terrasses ouvertes vers la forêt. Lieven Smits/Wikimedia, CC BY


Chambord en est une illustration rayonnante avec les terrasses de son château qui permettent de suivre l’évolution de la poursuite du gibier.

Magnifier la confrontation de l’homme avec la nature ensauvagée

La Renaissance, inspirée par une certaine représentation des fastes antiques, ne manquera pas de magnifier cette confrontation de l’homme avec la nature ensauvagée. L’opposition entre nature et culture y trouvera l’une de ses expressions, pour la meilleure fortune d’une culture élevée au rang de réalisation humaine d’un dessein divin.

À Versailles, les chasses du Roi-Soleil et de ses successeurs constituent le point d’acmé d’une fonction diplomatique ancienne qui perdure encore de nos jours.

La démarche cynégétique, considérée digne de ce nom, participe à un mode de distinction au sein de la société de cour, comme le montre Norbert Élias.

Estampe représentant la chasse au XVIIe
La grande chasse, estampe, Jacques Callot (1592-1635) représentant une chasse à courre. Gallica, CC BY


Il n’y a donc pas à se surprendre que cette pratique ait été la cible des révolutionnaires qui firent tomber une première fois la monarchie à la fin du XVIIIe siècle.

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Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Publié le 4 septembre 2020
Mis à jour le 4 septembre 2020

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