Soft Mirror à Lille Capitale Mondiale du Design 2020 © photographie Quentin Chevrier http://www.quentinchevrier.com
Soft Mirror à Lille Capitale Mondiale du Design 2020 © photographie Quentin Chevrier http://www.quentinchevrier.com
Sciences et technologies
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Avec son « Soft Mirror », Claire Eliot démontre que le textile et le numérique peuvent s'allier pour redéfinir la relation entre homme et machine, vers la douceur et la fluidité.
Lille est cette année Capitale Mondiale du Design. La jeune créatrice Claire Eliot y expose son « Soft Mirror » : une peau couverte d’écailles, ou plutôt de pétales animés. Sur la photo, Claire Eliot fait face à l’œuvre, smartphone à la main. Ses gestes induisent les mouvements des pétales, font réagir le dispositif, en « miroir ».


Ce travail est le résultat d’une approche singulière mêlant art, design, artisanat, sciences et technologie. C’est un détournement clandestin de la technologie numérique volontairement avec les moyens du bord, et avec l’aide du textile qui habituellement habille les corps en mouvement. Il s’inscrit dans un mouvement artistique qui veut interroger l’être humain sur sa propre humanité dans un monde devenu digital.

Soft Mirror à Lille Capitale Mondiale du Design 2020 vidéo Quentin Chevrier http://www.quentinchevrier.com

Un monde explicite et immédiat porté par un digital dur

Notre monde numérique repose sur la rapidité, la précision, la performance, l’efficacité, jusqu’à la brutalité voire négation de l’autre. L’épisode du chatbot Tay, une intelligence artificielle déployée en mars 2016 par Microsoft sur la plate-forme Twitter, l’illustre parfaitement : en quelques heures, elle a appris et adopté les codes les plus épouvantables de ce nouveau monde. Ce serait comique si ce n’était pas si terrible.

La technologie support de ces flux massifs et incontrôlés d’information se matérialise dans des objets rigides, parfaitement lisses, comme les smartphones, qui imposent leur forme et leur volume dans nos vies. En regard de nos corps souples et élastiques, au fonctionnement et aux formes extrêmement complexes, supports d’une multitude d’échanges et de communications très sophistiqués, c’est une intrusion insolite. Avec la crise sanitaire, le malaise est encore plus manifeste le digital avec des flots de visuels, sature la perception.

En réduisant ainsi la diversité de nos échanges à des selfies, des textos et des vidéos, la technologie supprime des éléments essentiels de la présence, liés notamment à la temporalité et aux distances qui ont structuré les vies humaines depuis toujours. Elle change notre façon d’être au monde, dresse un écran entre le réel et nous, entre nous aussi, et finalement enferme notre corps qui s’immobilise. Mais existe-t-il des alternatives ?

« Soft Mirror », le textile source d’un digital mouvant et gentil

Aujourd’hui, avec « Soft Mirror », Claire Eliot lève la main et nous signale avec délicatesse d’autres possibles à construire et à explorer. Elle rappelle que depuis des millénaires, nous sommes entourés de tissus et de textiles. Ces vêtements, ces tissus ne font pas écran. Au contraire, ils nous présentent les uns aux autres, enrichissent nos interactions – en particulier non verbales – lors de nos rencontres.

La mode est importante. Par ses créations, elle souligne, explore une évidence : notre monde est d’abord celui du textile, et cela conditionne nos existences. Avec des créations liées à toutes les voies de notre perception par les matières, les textures, les formes, les couleurs, les reflets, les froissements… le textile est une source inépuisable d’étonnement, d’admiration, de transmission voire d’indignation. Ses liens presque organiques avec les corps en mouvement, avec l’humanité donc, ne pourraient-ils dessiner un autre chemin pour une relation plus humaine, plus douce, avec cette technologie interactive ?

Face à un digital triomphant, ce « Soft Mirror » fragile, imparfait, hésitant n’est pas un outil de substitution, mais bien une œuvre manifeste. Ce que ce dispositif essaie de nous dire, c’est que le textile peut être notre allié, l’allié de notre corps en mouvement face à la technologie. Mais aussi quil peut s’imposer à la technologie et l’obliger à muter, à se métamorphoser.

Des pétales à fleur de peau et des moteurs dessous

Chaque pétale de « Soft Mirror » prend sa place sur un tissu tendu. Ce dernier (bio)mimique la peau d’un organisme vivant. Les muscles sont de petits moteurs électriques, faits de fils de cuivre bobinés à la main, et couplés à la force des aimants modernes. Ce type de moteur est le cœur du mouvement mécanique sur la base de l’énergie électrique, celle qui déjà se redéploie avec de nouvelles batteries pour nous transporter dans le monde de demain. Pour prendre place dans cet être de tissu, ils doivent redevenir élémentaires. Ce ne sont que des bobines et des aimants tenus ensemble par du tissu. On redécouvre alors qu’en se tenant ainsi au plus près des principes fondamentaux de l’électromagnétisme, ils sont au cœur de la technologie du mouvement. Ces moteurs sont bien comme des muscles, prêts à s’activer ensemble, et à créer par leur mouvement un dialogue, si des flux d’énergie et d’information leur parviennent.

Bobines, aimants et pétales textiles. Photographie Quentin Chevrier http://www.quentinchevrier.com


En rupture avec les technologies numériques ambiantes, « Soft Mirror » est volontairement fragile, lent, approximatif, même maladroit. Il intègre pourtant la technologie et l’intelligence artificielle de nos smartphones. Dans tous les systèmes intelligents, des électrons sont en mouvement, comme des messagers. Des courants électriques circulent, annoncent, commandent, relient et mettent en mouvement. Ces flux d’information sont générés grâce à l’intelligence installée dans « Soft Mirror » et le parcourent en tous sens, sous la peau qu’est le tissu tendu. Comme le souligne le spécialiste des neurosciences Daniel Wolpert, le mouvement est la raison pour laquelle tous les êtres vivants qui se déplacent ont un cerveau.

Alors, au gré des mouvements du smartphone de son interlocuteur, les pétales s’animent. Ce duo improbable, en miroir, se lie par les ondes électromagnétiques, la lumière wifi qu’ils échangent.

Vers Soft Mirror 2.0 : le biomimétisme

Ici, dans cette première version exposée de « Soft Mirror », une création-manifeste, tous les éléments durs de la technologie sont visibles. Laisser les moteurs apparents est délibéré, et on peut l’imaginer, temporaire. On peut alors chercher à imaginer la version suivante de Soft Mirror. Là, la technologie est cachée. Elle ne se manifeste plus que par les mouvements du tissu. Le digital est invisible mais sa présence est rendue évidente par ses effets. Le biomimétisme, ici l’observation des solutions issues de l’évolution qui mettent le vivant en mouvement, est une source d’inspiration puissante chez Claire Eliot. « Soft Mirror » peut alors devenir déformable comme les tissus vivants, continu dans ses mouvements, variable dans son occupation de l’espace, au-delà des concepts élémentaires de la mécanique pour décrire le mouvement comme les simples translations ou les rotations.

Détourner, reconstruire et finalement masquer la technologie permet aussi de l’approcher sous l’angle du biomimétisme par l’aléatoire et la singularité. Si les aimants, produits industriels, sont identiques, les bobines sont faites une à une, à la main. Les mouvements produits par chaque moteur sont donc tous différents. L’ensemble des pétales en mouvement manifestent ce hasard. Si Claire Eliot ne veut pas nier la possibilité d’une alliance heureuse entre textile et technologie ainsi que le suggère son travail pour l’école avec Marion Voillot, intitulé « Learning Matter » (matière à apprendre), il reste que « Soft Mirror » assume au contraire d’installer une lecture basée sur une opposition, en fait une entrée en résistance.

Et même un Soft Mirror 3.0 avec l’IA pour des rencontres (in)humaines

Les générations à venir de Soft Mirror pourront s’appuyer sur la recherche du collectif MotionLab@CRI Paris de l’Université de Paris dont fait partie Claire Eliot, en particulier sur le travail fait autour de l’enregistrement et de la reconnaissance des gestes par les smartphones. Ce travail se fonde sur les résultats du groupe de recherche de Frédéric Bevilacqua à l’IRCAM notamment dans le cadre de la thèse de Marion Voillot avec le projet CoMo Education. L’IRCAM a créé un logiciel qui peut apprendre les mouvements en temps réel, à partir de l’interaction avec l’interlocuteur. Ces logiciels – construits sur l’utilisation du machine learning, partie de l’intelligence artificielle (IA) pour traiter les données du mouvement issues des capteurs des smartphones – sont à l’origine d’applications en santé (rééducation), en sport et en éducation (apprentissage autonome et personnalisé de gestes).

Surface sensible. Photographie Quentin Chevrier http://www.quentinchevrier.com.


Le potentiel de « Soft Mirror » dans la création des mouvements individuels et collectifs des pétales en réponse aux mouvements de l’interlocuteur va ainsi bien au-delà de ce qui est mobilisé aujourd’hui. Il montre déjà comment la technologie permet d’établir un lien quasi organique entre la main et les pétales. Alors l’espace de jeu est ouvert pour explorer comment créer le « Soft Mirror » qui pourra apprendre lors de chaque rencontre laquelle se transformera en un événement unique et singulier à l’image de la personne qui entre en interaction avec le dispositif.

« Soft Mirror » symbolise le médium intelligent qui manifeste, en un message minimal mais si fort, comme un geste de la main, la présence de celle ou de celui qui bouge, qui fait signe, au loin mais sans rien dire, sans rien montrer.The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
Publié le 15 octobre 2020
Mis à jour le 16 octobre 2020

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