Rebecca Bègue Shankland © Thierry Morturier / Université Grenoble Alpes
Rebecca Bègue Shankland © Thierry Morturier / Université Grenoble Alpes
Société
Article
Entretien avec Rebecca Bègue Shankland
Rebecca Bègue Shankland est maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie à l’Université Grenoble Alpes. Elle conduit ses recherches au Laboratoire interuniversitaire de psychologie : personnalité, cognition, changement social. Elle s’intéresse particulièrement aux interventions de psychologie positive permettant le maintien et le développement d’un bien-être durable et plus spécifiquement aux effets de la gratitude sur la qualité des relations.

Qu’est-ce que la psychologie positive ?

Rebecca Bègue Shankland. Ce courant récent de la psychologie - il n’a que vingt ans - vient enrichir une discipline qui, depuis sa naissance, s’était davantage attachée à comprendre et traiter les déficits et les troubles individuels. La psychologie positive est une psychologie qui s’intéresse davantage aux ressources individuelles et sociales qui permettent non seulement d’être moins vulnérable aux accidents de la vie et plus ouvert à la complexité des situations sociales, mais également de faire croître les capacités humaines, qui par l’exercice, peuvent se développer. Le label "psychologie positive", bien qu’il parvienne à traduire l’idée d’une psychologie des ressources et des capacités, est cependant triplement équivoque : il pourrait laisser entendre que cette approche promeut la "pensée positive", ce qui n’a rien à voir, ou encore qu’il ne s’intéresse qu’à l’individu, alors qu’une partie importante de cette perspective vise justement le changement des contextes et des fonctionnements institutionnels. Enfin, il peut donner l’impression qu’il s’agit d’une nouvelle formule de développement personnel, alors que la méthodologie qui fonde cette approche est celle de la psychologie, se basant notamment sur des observations quantifiées (questionnaires, indicateurs objectifs) ou des approches expérimentales comparant l’impact d’un facteur déterminé sur des indices psychologiques ou physiologiques du bien-être par exemple, en comparaison avec un groupe contrôle.

Vous vous êtes plus particulièrement intéressée à l’émotion de gratitude : en quoi et par quels mécanismes éprouver et exprimer de la gratitude influe-t-il sur notre bien-être ?

La réorientation de l’attention permet ainsi de retenir en mémoire des événements positifs de manière à les rendre plus facilement accessibles au rappel, ce qui contribue à augmenter le sentiment de satisfaction par rapport à sa vie.
R. B. S. Éprouver de la reconnaissance a des effets multiples. Développer la gratitude nous aide à réorienter notre attention vers les aspects satisfaisants du quotidien. Très souvent, notre cerveau perçoit en priorité ce qui est menaçant, dangereux, négatif. C’est un penchant adaptatif, mais dont la rigidité peut nous empêcher de développer de nouvelles réponses face aux situations complexes. Élargir le champ attentionnel en favorisant des réponses émotionnelles moins défensives aide à percevoir davantage d’aspects d’une situation et d’initier des réponses plus créatives et adaptées. Plusieurs pratiques ont été étudiées de manière systématique à travers des protocoles expérimentaux pour réorienter l’attention et stimuler la gratitude. L’une des plus connues est le journal de gratitude par exemple, qui consiste à noter chaque soir jusqu’à cinq événements de la journée pour lesquelles l’individu éprouve de la gratitude. Les personnes qui expérimentent cet exercice ont parfois tendance à se souvenir davantage d’éléments négatifs de la journée. La critique du collègue ressassée tout au long de la journée va s’imposer davantage que les aspects satisfaisants de la journée. Mais progressivement, l’attention peut se réorienter vers des expériences qui sont passées inaperçues. Cet exercice a fait la preuve d’une efficacité sur plusieurs domaines de la santé. L’un des indicateurs est le sommeil, qui semble s’améliorer grâce à cette pratique qui court-circuite les ruminations. Un autre est l’orientation de l’attention, qui détecte davantage les moments gratifiants du quotidien. Au bout de deux semaines, on constate une amélioration de l’humeur, de la satisfaction par rapport à la vie, une diminution de l’anxiété et une moindre présence de symptômes physiques communs comparativement à des personnes ayant simplement noté des événements de leur choix ou bien des personnes ayant noté des tracas. Dans une autre étude, il avait été demandé aux participants de citer dix événements passés et les chercheurs ont constaté que ceux qui avaient fait le journal de gratitude notaient plus d’événements positifs. La réorientation de l’attention permet ainsi de retenir en mémoire ces événements positifs de manière à les rendre plus facilement accessibles au rappel, ce qui contribue à augmenter le sentiment de satisfaction par rapport à sa vie. Autre effet bénéfique : la diminution de la comparaison sociale. Une des grandes sources de souffrance ou de frustration chez l’humain est le fait de se comparer sans cesse à ceux qui semblent meilleurs que nous, plus productifs, plus à l’aise socialement… Les pratiques visant à réorienter l’attention vers les aspects satisfaisants du quotidien diminuent la frustration liée au fait de percevoir en priorité ce qui nous fait défaut. La pratique de la "soustraction mentale" permet notamment un regard renouvelé concernant notre quotidien : "si vous n’aviez plus votre logement actuel ou votre activité professionnelle, qu’est-ce qui vous manquerait ?". Cela permet de mettre en lumière ce qui est important pour vous aujourd’hui, ce qui contribue à votre confort actuel ou encore ce qui donne du sens à votre existence.

Mais est-ce que cela signifie que les gens sont satisfaits de leur sort et qu’ils ne vont plus agir pour faire évoluer la société ?

R. B. S. En France, quelques intellectuels pressés se sont effectivement hâtés de décrier ce qu’ils croyaient être une sorte de nouveau style managérial ou de nouveaux opiums aux allures de développement personnel. Cela ne reflète pas la réalité de la psychologie positive, qui est une psychologie visant à renforcer les capacités et ressources des individus et d’identifier les contextes humains les plus favorables, et n’a rien à voir avec une sorte de nouvelle "méthode Coué". Des recherches montrent d’ailleurs les effets contre-productifs d’une attitude qui viserait à fuir les émotions désagréables. La psychologie positive s’intéresse davantage aujourd’hui à la notion de flexibilité psychologique, c’est-à-dire comment la personne va pouvoir se saisir d’outils pour aborder les situations sous une nouvelle forme, d’une nouvelle manière, réagir différemment selon les contextes, les objectifs et les besoins. Cette flexibilité permet d’avoir plus de choix en évitant d’entrer immédiatement dans des réponses automatiques face aux situations complexes.

Dans le milieu professionnel, est-ce que cette orientation reconnaissante peut avoir des effets ? Par quels moyens les entreprises peuvent-elles s’en emparer ?

La psychologie positive s’intéresse non seulement aux individus mais aussi aux groupes et à la manière de faire en sorte que les relations fonctionnent de façon optimale.
R. B. S. La psychologie positive s’intéresse non seulement aux individus mais aussi aux groupes et à la manière de faire en sorte que les relations fonctionnent de façon optimale. Cette approche intéresse donc aussi les institutions : que peut-on mettre en place en termes d’organisation qui va contribuer à ce que chacun puisse s’épanouir, trouver du sens à ce qu’il fait... On est cependant prudent par rapport aux études dans les organisations. En effet, on peut percevoir ces demandes comme une manière de faire en sorte que les salariés soient moins absents, plus engagés, plus performants et parfois la préoccupation par rapport au bien-être des individus reste secondaire. Dans ce cadre, on privilégie d’abord un travail avec les dirigeants et les managers pour développer plus d’attention et d’écoute dans les interactions et favoriser un style de management bienveillant. Celui-ci pouvant contribuer à améliorer la coopération dans les institutions et favoriser un mieux-être grâce au climat instauré. Travailler uniquement sur la gratitude pourrait même avoir des effets contre-productifs si cela ne s’accompagne pas d’un changement organisationnel plus conséquent. Toutefois, les pratiques visant à développer l’orientation reconnaissante peuvent faire partie d’un processus de changement organisationnel en favorisant un autre regard porté sur les collègues. Différentes pratiques ont été expérimentées dans les organisations. Une entreprise a par exemple mis en place un mur de gratitude où chacun pouvait venir exprimer ce qu’ils avaient observé de constructif et d’aidant dans l’organisation ou dans leur équipe. Il a été constaté que le mur était très fréquenté et que son contenu nourrissait les discussions. Cela a réorienté les équipes vers les aspects constructifs et a créé plus de comportements d’entraide et de coopération spontanés. Il s’agit d’un domaine d’application qui nécessite encore la mise en oeuvre de recherches de qualité afin de comparer l’efficacité de différentes formes de pratiques pouvant contribuer au changement organisationnel favorable au mieux-être.

Publié le 13 septembre 2018
Mis à jour le 14 septembre 2018

Vous aimerez peut-être aussi