Société
Vidéo
Raùl Magni Berton est politologue. Il est professeur à Science Po Grenoble et conduit ses recherches au laboratoire PACTE.


La boite à questions

Vous vous intéressez aux intellectuels, aux agriculteurs, aux eurosceptiques… Comment choisissez-vous vos sujets de recherches ?

Raùl Magni Berton : Je travaille sur plusieurs sujets en même temps, qui peuvent porter sur des thèmes similaires. Par exemple, pendant près de trois ans, j’ai conduit plusieurs travaux autour de l’immigration. Avant, j’avais travaillé sur les politiques agricoles et le célibat des agriculteurs. A chaque fois, je m’intéresse pendant quelques années à des thématiques qui naissent d’une idée qui me plaît. Beaucoup de gens ont des idées intéressantes, un peu contre-intuitives, auxquelles on ne pense pas tout de suite. L’avantage quand on travaille dans la recherche, c’est que l’on peut aller tester ces idées. C’est ce que je fais.

Vous avez par exemple essayé de comprendre pourquoi le QI des Américains était en baisse…

R. M. B. Il y avait tout un débat dans les années 1990 sur le fait que le quotient intellectuel moyen des Américains baissait. Plusieurs explications ont été avancées, mais j’ai observé que dans les années 1950, c’est-à-dire quarante ans auparavant, les tests de QI avaient été introduits dans les universités pour sélectionner les étudiants. Or le QI est transmissible des parents aux enfants. On ne sait pas dans quelle mesure c’est génétique ou culturel, mais c’est transmissible. On observe par ailleurs que les gens qui n’ont pas d’avenir, qui ne peuvent pas aspirer à monter dans l’échelle sociale, ont souvent plus d’enfants. En éliminant les gens à QI faible des universités, en leur ôtant la possibilité de s’élever socialement, on crée une situation où ces personnes à QI faible vont faire plus d’enfants. J’ai fait l’hypothèse que si un système méritocratique promeut une qualité comme l’intelligence transmissible de parents à enfants, la société va grandir et le nombre de personnes à QI faible va augmenter. J’ai utilisé une simulation basée sur des données proches de la réalité et j’ai observé à travers cette simulation qu’après quatre générations, il y a une différence significative de baisse de QI quand ces conditions sont réunies.

Vous vous êtes également interrogé sur la corrélation entre baisse de la criminalité aux Etats-Unis et légalisation de l’avortement.

R. M. B. J’ai emprunté cette idée à deux économistes américains, John Donohue et Steven Levitt. Elle m’a beaucoup plu parce qu’elle va dans le sens de ces petits mécanismes qui expliquent de grandes choses. Donohue et Levitt avaient imaginé que la baisse du crime aux Etats-Unis à la fin des années 1990 était due au fait que 15 ans auparavant l’avortement avait été légalisé. Or il se trouve que parmi les enfants non voulus, il y a un taux de criminels plus élevé parce que les parents ne s’en occupent pas. Quand on peut avorter, il y a moins d’enfants non voulus, donc mécaniquement, il devrait aussi y avoir moins de criminels vingt ans après. Cette idée a été testée et vérifiée aux Etats-Unis. Nous avons voulu la tester dans 16 pays européens. Aux Etats-Unis, la date de légalisation était à peu près la même dans tous les Etats, mais en Europe, cela variait. On a donc testé les conséquences de la légalisation, mais aussi l’effet des avortements directement. Et à chaque fois, l’hypothèse de Donohue et Levitt s’est vérifiée. Beaucoup de gens n’aiment pas cette thèse parce que c’est une thèse qui dit que c’est difficile d’être à la fois contre l’avortement et de considérer que la lutte contre la criminalité est prioritaire, parce que les deux sont liés.

Publié le 6 septembre 2016
Mis à jour le 8 février 2017

Vous aimerez peut-être aussi