Plus de 14 millions d’Afghans sont menacés de famine à court terme selon le Programme alimentaire mondial. Shutterstock
Plus de 14 millions d’Afghans sont menacés de famine à court terme selon le Programme alimentaire mondial. Shutterstock
Société
Article
En Afghanistan, la situation humanitaire est plus que préoccupante. La population, en proie à de graves difficultés sanitaires et économiques, pourrait bientôt subir une famine de grande ampleur.
Plus de 14 millions d’Afghans sont menacés de famine à court terme selon le Programme alimentaire mondial.


Les statistiques internationales le démontrent avec constance : il existe une étroite corrélation entre la grande pauvreté et la survenue de crises humanitaires.

L’Afghanistan n’échappe pas à cette logique, ce qui a récemment conduit le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) à interpeller la communauté internationale sur un risque majeur : en cas de suspension des aides financières internationales, la proportion d’Afghans vivant sous le seuil national de pauvreté atteindrait 97 % de la population. Un record. Avant le 15 août 2021, ce taux était estimé par la Banque mondiale à 72 %. Il était à 60 % en 2020.

Le 13 septembre dernier s’est tenue une réunion internationale sous l’égide des Nations unies. Le secrétaire général, Antonio Guterres, a pris à cette occasion une position ferme pour obtenir rapidement les fonds d’urgence estimés nécessaires, exxigeant par ailleurs que les organisations humanitaires puissent travailler sans entraves et sans danger. Cet appel aura permis d’obtenir plus de 1 milliard de dollars de promesse de dons.

Plus gênant pour les acteurs de l’aide internationale a été son propos supplémentaire évoquant des clauses de conditionnalité de la délivrance des fonds. Le soutien des organisations humanitaires à la population afghane apparaît alors de sa part comme subordonné à des conditions auxquelles les nouvelles autorités du pays devront se conformer pour que l’aide soit effective. Cette déclaration entretient clairement la prééminence d’une aide délivrée sous conditions, dont les organisations humanitaires seraient ipso facto les relais.

Les différents mécanismes qui construisent la crise humanitaire

L’Afghanistan cumule différents mécanismes qui, ensemble, conduisent à la rupture d’un équilibre préalable précaire et entraînent la bascule d’une large partie de la population la plus fragile dans une dégradation qui relève d’interventions d’urgence, de l’ordre de la survie :

Les mécanismes qui construisent la crise humanitaire afghane. Sandy Walton-Ellery/Elvire Colin-Madan(trad.FR)/ACAPS


Une conflictualité incessante perdure depuis quarante ans, réactivée par les offensives qui ont conduit à la chute du gouvernement présidé par Ashraf Ghani.

Les données chiffrées ci-dessous traduisent l’augmentation progressive des blessés et des morts civils depuis 2019, avec une saisonnalité connue dans le pays : la violence, contenue par la paralysie hivernale des déplacements de combattants, augmente au printemps pour atteindre chaque année un pic durant l’été.

Le nombre de blessés et de morts parmi les civils augmente progressivement depuis 2019. UNAMA


Par ailleurs, il faut tenir compte des effets de dégradations environnementales qui mêlent, selon les provinces, inondations et sécheresses durables, la crise du Covid-19 étant venue dégrader davantage encore le sombre tableau par ses effets sanitaires et économiques. L’Afghanistan ne déroge pas à la logique qui a conduit les pays les plus pauvres à subir les effets les plus dévastateurs de la pandémie.

La conjonction des deux mécanismes précédents se traduit par des mouvements de populations. Ces déterminants constitutifs de la crise humanitaire sont à l’œuvre depuis maintenant plus de quatre décennies, faisant, dès 2020, de l’Afghanistan l’un des six pays du monde comptant plus de 10 millions de personnes en besoin d’assistance.

L’Afghanistan est, avec la RDC, le pays où la progression du nombre de personnes en besoin d’une aide vitale a le plus progressé en 2020, avec 2,7 millions d’individus supplémentaires. Il était déjà, avant l’accélération des migrations en cours depuis début 2021, le sixième pays au monde pour le nombre de déplacés forcés (3,6 millions). Ce sont très majoritairement aujourd’hui des déplacés internes.

Le schéma ci-dessus montre la variation des flux de déplacés forcés depuis la chute du régime communiste de Najibullah en 1994. Le pic de 2001 correspond à l’entrée de la coalition et aux combats pour faire chuter le régime taliban arrivé au pouvoir en 1996. Le pic de 2015 correspond à une reprise des offensives des combattants talibans, par suite du retrait officiel des troupes de la coalition internationale en décembre 2014.

Insécurité alimentaire, maladies, toxicomanie… les mutiples maux qui affligent les Afghans

Violence, déplacements forcés, pénurie alimentaire et mauvaise qualité de l’eau concourent à dresser un tableau tristement usuel de l’épidémiologie de la pauvreté. S’y ajoute une réalité spécifique à l’Afghanistan, lourde de conséquences sanitaires et économiques : le poids des toxicomanies, au premier rang desquelles l’usage de l’opium.

Un tiers des Afghans étaient en insécurité alimentaire avant la chute de Kaboul. Un million d’enfants souffrent de malnutrition aiguë sévère mettant en jeu leur pronostic vital. Début 2021, 17 millions d’habitants relevaient d’un besoin d’assistance alimentaire, soit le double de l’année précédente. La moitié des enfants de moins de 5 ans, des femmes enceintes ou allaitantes sont identifiés comme exposés à une sous-nutrition aiguë en 2021.

Leur relocalisation dans des camps de fortune ou dans les périphéries déshéritées des villes renforcent les vulnérabilités : manque de nourriture, exposition au froid, manque d’eau potable et de latrines, manque d’ustensiles comme de combustible pour la cuisine. Se rajoutent les infections respiratoires aiguës, les diarrhées, les dermatoses liées au défaut d’hygiène, et les pathologies de l’accouchement et plus globalement de la sphère gynécologique chez les femmes. Il émerge encore, par la promiscuité et le regroupement, le risque important d’épidémies multiples : rougeole (souvent mortelle chez des enfants dénutris), méningites…

Deux indicateurs épidémiologiques sont usuellement considérés en santé internationale comme rendant compte du niveau global de développement et d’accès à la santé d’un pays : le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans (TMM5 de l’UNICEF) et le taux de mortalité maternelle (TMM).

Sur ces deux indicateurs, l’Afghanistan, avant même la dégradation politique et sociale de l’année 2021, faisait déjà partie des pays les plus pénalisés au monde.

Le tableau ci-dessous fournit quelques éléments de comparaison internationale. Il convient toutefois de traiter ces chiffres avec la prudence que requiert l’usage des données. Il existe en effet une grande asymétrie dans la qualité et la fiabilité des systèmes de collecte d’information selon le niveau socio-économique de chaque pays.

Dans les deux cas, les comparaisons avec les pays voisins sont éloquentes.

Au-delà de toutes les difficultés décrites, il convient cependant de souligner que l’Afghanistan a connu une évolution globale dont rend compte la progression de l’espérance de vie dans le pays : elle était de 55 ans en 2000, quand les talibans ont quitté le pouvoir. Elle est de 65 ans aujourd’hui.

La consommation problématique de drogues est l’un des problèmes de santé les plus critiques auxquels sont confrontés les hommes, les femmes et les enfants en Afghanistan. De 2005 à 2015, trois enquêtes sur la consommation de drogues ont été menées dans le pays. En 2005, la toute première enquête sur la consommation de drogue estimait que 3,8 % de tous les groupes d’âge consommaient des drogues, les plus couramment utilisées étant le haschich, l’opium, l’héroïne et les produits pharmaceutiques.

En 2009, une enquête de suivi a montré que 8 % de la population âgée de 15 à 64 ans consommait des drogues et qu’il y avait eu une augmentation de 53 % du nombre d’usagers réguliers d’opium et de 140 % du nombre d’usagers d’héroïne depuis 2005.

Cette enquête a également montré que 50 % des parents consommateurs d’opium donnaient de l’opium à leurs enfants pour faciliter le sevrage, et pour contrôler le comportement et/ou la faim. En 2015, l’enquête nationale a révélé que le taux national de consommation de drogues chez les adultes était de 12,8 %, soit plus du double du taux mondial (qui était alors de 5,2 %).

> Lire la suite de l'article sur la Newsroom

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Publié le5 octobre 2021
Mis à jour le5 octobre 2021

Vous aimerez peut-être aussi