The Conversation : "Famine en Afghanistan : la grande hypocrisie"

Société Article
Shutterstock
Shutterstock
Première victime du jeu des puissances, le peuple afghan est sous la menace d’une insécurité alimentaire majeure, héritage de 45 ans de conflit et d’ingérence internationale.
Le grand malheur de la population afghane réside dans la localisation de son pays pris, depuis des siècles entre tectonique des plaques et guerres par procuration. Comme si les montagnes vertigineuses résultaient du choc des blocs qui entourent l’Afghanistan, né sur les marges de l’Empire perse des Safavides à l’Ouest, de l’empire russe au nord et de l’Empire moghol, bientôt relayé par l’Empire britannique des Indes, à l’Est.


L’après-Seconde Guerre mondiale en fera l’un des épicentres violents de la guerre froide, avec l’entrée en 1979 de l’Armée rouge, dont les officiers sont persuadés qu’ils effectuent une courte opération de police régionale dans un État vassal, dans la lignée d’interventions antérieures. L’opération prend ainsi le nom de code d’« Opération Prague »… Ronald Reagan voulut en faire – avec succès – le « Tombeau de l’Armée rouge », en même temps que l’opération la plus coûteuse de l’après-guerre pour la CIA.

Peu à peu se mettent alors en place les mécanismes, multiples et intriqués, qui aboutissent à la situation d’insécurité alimentaire majeure que connaît l’Afghanistan aujourd’hui.

La fabrique d’une famine

Dans ce pays de 650 000 km2, seuls 12 % des terres sont considérées comme cultivables (contre 60 % en France) et sont très dépendantes de la pluviométrie et d’un complexe système d’irrigation que la réforme agraire avortée de 1978, alors menée par le nouveau régime communiste, déstructurera en partie. Puis, pendant l’occupation soviétique, la destruction d’installations agricoles participa de stratégies, parfois volontaires, destinées à vider de leurs populations des poches de résistance.

En parallèle se mettent en place deux autres phénomènes qui viennent aggraver encore l’équation de la faim : les mouvements massifs de déplacés forcés fuyant les campagnes pour gagner les habitats miséreux de la périphérie des villes, et une augmentation constante des surfaces agricoles consacrées à la culture du pavot.

Le développement rapide de l’éphédra (« oman » dans la langue locale), qui permet de produire des méthamphétamines de faible qualité, contribue à renforcer le statut de narcoétat de l’Afghanistan, dans une logique qui relève, de la part des producteurs, d’un processus adaptatif de survie. Les avances financières qui leur sont concédées par les trafiquants (« salaam ») pour payer des intrants devenus nécessaires à la production de drogue les piègent dans un modèle économique classique de l’agriculture d’exportation.

Deux chiffres rendent compte de ces phénomènes depuis l’entrée de la coalition en 2001 et la chute du premier régime taliban : en vingt ans, le pays n’aura pas connu une année durant laquelle le flux de personnes déracinées sera tombé en dessous de 150 000 par an, avec deux pics à plus d’un million en 2001 et 2014 ; dans le même temps, les surfaces consacrées à la culture du pavot ont triplé, stimulées par une meilleure rentabilité financière pour les agriculteurs, et par les besoins d’achat d’armement des talibans.


La meilleure résistance du pavot au réchauffement climatique, comparé à d’autres productions de l’agriculture vivrière, est venue encore renforcer la progression des surfaces plantées. La situation ne serait pas aussi dramatique si tous ces mécanismes qui précèdent ne s’étaient ajoutés à une progression démographique qui confère à l’Afghanistan le record mondial en la matière, avec un taux annuel de 6 %. Depuis 2001, la population du pays est ainsi passée de 18 à 38 millions d’habitants, avec un taux d’urbanisation aujourd’hui estimé à 30 %.

Les talibans sont ainsi aujourd’hui aux commandes d’un pays qui a profondément changé depuis leur première prise de pouvoir en 1996. L’ensemble de ces réalités convergent pour créer les conditions d’une fatale équation alimentaire auquel le nouveau régime de l’émirat islamique est confronté, sans ignorer pour autant la part de responsabilité de ses dirigeants dans une partie des mécanismes décrits. Pour y faire face, les caisses de l’État sont vides et le système de santé est exsangue.

Entre cynisme et amnésie

Dans un scandaleux exercice d’amnésie collective, les membres du Conseil de sécurité de l’ONU, comme les autres pays les plus riches parmi ceux qui composent l’Assemblée générale des Nations unies, rechignent à contribuer en urgence à l’appel de fonds de 4,4 milliards de dollars lancé par le sous-secrétaire général des Nations unies aux affaires humanitaires, Martin Griffiths et relayé par le secrétaire général Antonio Guterres.

Tous sont oublieux de l’histoire, oublieux des accords de Doha qui avaient volontairement tenu à l’écart des négociations aussi bien le gouvernement afghan d’Achraf Ghani que les alliés de la coalition internationale. Prenant ainsi acte de l’alternance politique annoncée, et faisant aujourd’hui semblant de s’offusquer de l’arrivée au pouvoir des talibans… Oublieux, chemin faisant, du « Grand jeu » dans lequel les uns et les autres ont continué d’inscrire la population civile, dans des enjeux qui la dépassent totalement.

En décembre 2021, après d’âpres négociations, le Conseil de sécurité a finalement voté une résolution qui, pour un an, permet la mise en œuvre d’une aide humanitaire qui peut se déployer, sous conditions, sans que ne puisse lui être opposé le régime de sanctions qui frappe les nouvelles autorités afghanes. Si la Chine et la Russie ont pesé de tout leur poids pour aboutir à cette décision politique, les deux pays ne se sont pour autant pas engagés sur les aspects des financements de cette résolution 2615, finalement votée à l’unanimité du Conseil de sécurité.

Ces atermoiements traduisent une nouvelle fois l’impérative nécessité de refonder le modèle de financement de l’aide humanitaire.

Telle qu’elle est organisée aujourd’hui, cette aide est insuffisante en volume, et trop dépendante du jeu complexe des relations entre grandes puissances. Mais en attendant, il faut rapidement obtenir ces financements et les mettre à disposition des organisations en mesure de les déployer. En Afghanistan, le sort de 22 millions de personnes en dépend.

C’est pour faciliter la collecte des sommes destinées à l’aide d’urgence – et pour œuvrer à une certaine forme de légitimation de leur rôle politique –, qu’une délégation de responsables talibans a récemment effectué son premier déplacement en Europe, pour rencontrer, à Oslo, les représentants des pays occidentaux qui aujourd’hui sont les financeurs primordiaux de l’aide humanitaire mondiale.

Réunies au sein d’un organisme de coordination (Agency Coordinating Body for Afghan Relief & Development, (ACBAR)), des dizaines d’ONG internationales et afghanes – homologuées par les autorités talibanes – seront en charge, aux côtés des agences spécialisées de l’ONU, de délivrer l’aide humanitaire d’urgence.

Sous l’égide du ministère de l’Économie de l’« Émirat islamique d’Afghanistan » a été élaboré un document qui formalise le plan global de suivi et de contrôle des ONG impliquées dans les réponses humanitaires. Certains aspects ne manqueront pas de soulever questions et débats à la lumière d’interventions qui aujourd’hui ne sont pas entravées par les nouvelles autorités du pays.

À l’enveloppe destinée à l’aide humanitaire, qui peine déjà a être réunie, se greffent également des besoins financiers additionnels pour mettre en œuvre le « Cadre d’engagement transitionnel ». Ce programme permet d’assurer la coordination des activités des entités membres de l’équipe des Nations unies en aidant au maintien des services de base – tels que la santé et l’éducation – et à la préservation des systèmes communautaires essentiels. Il porte à 8 milliards de dollars l’ensemble des besoins financiers pour l’année à venir.

C’est dire combien la question du modèle économique et de la contribution d’un socle beaucoup plus large de pays contributeurs de l’aide internationale devient cruciale. Ce n’est donc pas une surprise que les organisateurs du prochain Sommet humanitaire européen, qui se tiendra à Bruxelles du 21 au 23 mars prochain, aient décidé de faire de cette question l’un des sujets majeurs de la rencontre.The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Publié le11 février 2022
Mis à jour le11 février 2022

Vous aimerez peut-être aussi