Jeux de lumière dans les noirs de Soulages. Flickr
Jeux de lumière dans les noirs de Soulages. Flickr
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Il y a 40 ans, Pierre Soulages a créé l’Outrenoir. Ces immenses tableaux noirs nous appellent à contempler la lumière. « Seule la lumière a eu vie pleine peut-être » a écrit le poète Yves Bonnefoy.
Le 11 décembre 2019 s’ouvrait au Louvre une grande rétrospective consacrée au peintre dont on s’apprête à fêter les cent ans. Les Outrenoirs sont au cœur de l’exposition, dont trois créées en 2019. Depuis 40 ans, Pierre Soulages étale des couches épaisses de peinture noire pour y inscrire stries et rayures. Si certaines sont larges et profondes, d’autres sont si fines et si subtiles qu’elles sont à la limite du perceptible. Dans cette recherche permanente, il utilise souvent des outils de sa propre production, quelquefois même proches de ceux qui sont employés pour la peinture en bâtiment. Comme pour pousser toujours plus loin une exigence jamais totalement satisfaite.

La lumière, l’Outrenoir et les vitraux de Conques

Les Outrenoirs, ces surfaces noires si complexes, jouent de la réflexion et de l’absorption de la lumière. A chacune de mes visites au Musée de Grenoble, j’ai fait longuement les cent pas devant le grand Outrenoir qui y est exposé. Il est magnifiquement éclairé par un puits de lumière naturelle. Son apparence change ainsi au rythme des heures et des saisons. Un bonheur.

A Conques, les vitraux sont constitués de grains de verre soudés ensembles à haute température. Ils sont le résultat d’une recherche acharnée de plusieurs années. La lumière qui pénètre dans la nef est transformée par la diffusion à travers les vitraux. Toute la lumière entre mais aucune image extérieure n’est perçue à l’intérieur, dit Pierre Soulages en substance. Le résultat saisit. Je suis aussi resté des heures à déambuler dans l’abbatiale de Conques pour suivre les changements de la lumière, de sa couleur, du bain de lumière étonnant qui s’installe grâce à la structure du monument et aux vitraux qui équipent ses ouvertures. Un bonheur renouvelé.

Yves Bonnefoy et Soulages

L’inachevable, ci-dessous, est un poème en prose issu du recueil La Vie Errante (1993) écrit par Yves Bonnefoy. Disparu en 2016, ce grand poète contemporain a écrit autour du dessin et de la peinture. En le lisant, j’ai repensé à l’exposition « Noir, c’est noir ? » (2016-2017) autour des Outrenoirs avec l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) et la Fondation Gandur pour l’Art, exposition dont j’ai été un des commissaires scientifiques.

« Quand il eut vingt ans il leva les yeux, regarda le ciel, regarda la terre à nouveau, – avec attention. C’était donc vrai ! Dieu n’avait fait qu’ébaucher le monde. Il n’y avait laissé que des ruines. Ruines ce chêne, si beau pourtant. Ruines cette eau, qui vient se briser si doucement sur la vitre. Ruines le soleil même. Ruines tous ces signes de la beauté comme le prouvent bien les nuages, plus beaux encore.

Seule la lumière a eu vie pleine peut- être, se dit-il. Et c’est pour cela qu’elle semble simple, et incréée. – Depuis, il n’aime plus, dans l’œuvre des peintres, que les ébauches. Le trait qui se ferme sur soi lui semble trahir la cause de ce dieu qui a préféré l’angoisse de la recherche à la joie de l’œuvre accomplie. »

Chacun oscille, artiste ou scientifique, entre « l’angoisse de la recherche et la joie de l’œuvre accomplie ». Yves Bonnefoy me donne peut-être ici une clé pour mieux appréhender ma propre fascination de scientifique devant les œuvres de Pierre Soulages.

Travailler la matière pour interagir avec la lumière : le peintre

Au terme de 40 ans d’exploration des Outrenoirs, et une vie de peinture, Pierre Soulages reste un artiste à l’œuvre. Parler avec lui de son travail, c’est aussi entrer dans les détails de la peinture, des propriétés du verre, des outils et de l’éclairage. Et son propos dit clairement que cela n’est jamais fini. Il reste toujours à découvrir, à tenter, à expérimenter.

A partir de cette matière noire, des outils et des grandes surfaces des tableaux, l’espace des possibles se révèle infini tant le résultat dépend de détails dans la texture qui peuvent être infimes. Ils sont aussi terriblement difficiles à contrôler lors la création de l’œuvre. Si les outils de Pierre Soulages sont parvenus à travailler la structure des surfaces sous le seuil de notre perception visuelle, environ au diamètre d’un cheveu, alors le phénomène de diffraction, dû à ces détails invisibles, doit contribuer à structurer la lumière dans l’espace, et ainsi à influencer, à notre insu, notre relation avec son œuvre. Je n’ai jamais pas poussé l’étude à ce point même si le vérifier n’est probablement pas si difficile.

Travailler la matière pour interagir avec la lumière : le scientifique

Nous ne touchons à la lumière que par la matière. Nos yeux même absorbent la lumière pour que nous puissions voir. La matière, notamment par ses électrons, se couple à la lumière comme le découvre la science. Il s’en suit une multitude de matériaux et de dispositifs qui permet de mettre en œuvre ce couplage entre la lumière et la matière. Ils sont toujours plus fantastiques mais jamais parfaits, toujours limités, jamais ultimes.

George Elwood Smith et Willard Boyle ont reçu le prix Nobel de physique en 2009 « pour l’invention d’un circuit semiconducteur à imagerie, le capteur CCD » qui, avec les capteurs CMOS, est une des technologies qui permet de produire des caméras de qualité professionnelle mais pour les usages de masse. Les performances toujours plus impressionnantes des dispositifs qui nous permettent de travailler la lumière dans l’espace et de la détecter, soulignent aussi que nous ne finirons jamais cette exploration toujours renouvelée. Pierre Gilles de Gennes, prix Nobel de Physique en 1991, a parlé quelque part, me semble-t-il, de l’optique comme d’un phénix. Elle revient toujours nous étonner avec ses découvertes inattendues et change le monde. Classique ou quantique, elle est la science de la lumière.

Pierre Soulages et les jeunes chercheurs à Lausanne

L’exposition « Noir, c’est noir ? » organisée à l’Artlab de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne a permis la rencontre entre Pierre Soulages et les jeunes chercheurs qui ont créé de nouveaux dispositifs numériques pour approcher les Outrenoirs dans cette exposition. Soixante-dix ans les séparaient, ainsi que des révolutions scientifiques et technologiques. Une conversation s’est engagée autour des Outrenoirs, de la lumière dans l’espace, et des technologies de l’interactivité. Ces dernières ont permis de créer de nouvelles propositions pour rendre le visiteur d’aujourd’hui toujours plus acteur de son approche du tableau.

Cette rencontre soulignait des émergences dans cette exploration sans fin de notre perception de la lumière dans l’espace, grâce aux œuvres de Pierre Soulages.

Le film de Anne-Camille Charliat intitulé « Noir-Lumière, la peinture de Pierre Soulages en dialogue avec la science » explore plus avant comment ces mondes se croisent, dialoguent et échangent sur ces questions universelles que sont la lumière, la lumière dans l’espace, son interaction avec la matière et sa présence dans nos vies.

« Heureusement la moindre de ces pensées est-elle tributaire de ce début du trait sur la toile, où le peintre a chance encore de se reconnaitre l’ignorant, et ainsi de sauver le monde ».

Yves Bonnefoy, Remarques sur le dessin (1993)

Que pense un chercheur quand il lit ces lignes ? En particulier au moment de se lancer dans l’inconnu d’une expérience importante, en cet instant où, déterminé mais fragile, il oscille entre l’excitation et le doute.

Les scientifiques, comme Pierre Soulages, fascinés par les propriétés de la lumière dans laquelle nous baignons, paient le prix de cette lutte toujours recommencée avec la matière pour parvenir à explorer la lumière et à la contrôler dans l’espace. C’est tellement difficile. Les scientifiques échouent beaucoup avant de réussir. Pierre Soulages a détruit de nombreuses toiles insuffisantes à ses yeux. Mais tous continuent sans relâche.The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Publié le 20 décembre 2019
Mis à jour le 7 janvier 2020

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