Gregory Benedetti
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Société
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Point de vue : Gregory Benedetti
Alors que les sondages l'annonçaient perdant, Donald Trump a été élu 45è président des USA. Comment expliquer ce basculement ? Que nous dit ce résultat de l'état actuel de la société américaine ? Gregory Benedetti, spécialiste de la civilisation américaine, répond.

Un candidat sous-estimé Vs une stratégie ratée


Il est très clair que si l'on se fie aux sondages depuis le début de cette campagne, que ce soit lors des primaires ou lors de l'élection générale, la victoire du Républicain Donald Trump peut être considérée comme une énorme surprise. On en veut pour preuve, par exemple, le fait que Hillary Clinton possédait près de 80% de chances de l'emporter, selon le New York Times et certains instituts de sondage, la veille de l'élection. Néanmoins, avec le recul, on peut se dire que D. Trump et ses électeurs ont puisé une certaine force en ayant été constamment sous-estimés par le Parti démocrate et H. Clinton, qui ont perdu une opportunité incroyable de remporter une victoire historique en élisant la première femme à la Maison-Blanche.
 
Par conséquent, on peut se dire, à la lecture des résultats, que le Parti démocrate a sans doute commis des erreurs stratégiques en se focalisant quasiment exclusivement sur les États en balance comme la Floride et la Caroline du Nord. De ce fait, ils ont failli dans les États du nord-est, bastions traditionnels du parti, mais régions où la désindustrialisation a fragilisé un électorat blanc qui avait déjà manifesté son scepticisme à l'encontre de H. Clinton en soutenant souvent Bernie Sanders lors des primaires.

Par ailleurs, le Parti démocrate a plutôt concentré ses efforts sur l'électorat minoritaire constitué notamment des Latinos, des Afro-Américains, de la communauté homosexuelle... Cependant, à l'image de ce qu'il s'est passé en Caroline du Nord, H. Clinton a peiné à mobiliser massivement cet électorat, comme les Noirs, par exemple, contrairement à Barack Obama en 2008 et 2012. D. Trump a même réalisé de meilleurs scores que Mitt Romney en 2012 auprès des Latinos et des Noirs, et surtout il a su créer un réel mouvement et un engouement auprès de la communauté blanche, dont une partie du vote a été minimisé ou qui s'est volontairement "cachée" lors de la campagne.

La combinaison de ces facteurs explique en partie la perte d'États comme le Wisconsin (où H. Clinton ne s'était plus rendue depuis les primaires), la Pennsylvanie, l'Ohio et le Michigan, sans lesquels aucun candidat démocrate ne peut légitimement conquérir la présidence. Les défaites en Floride et Caroline du Nord ont fini de sceller le sort d'une élection surprenante, qui voit D. Trump emmener dans son sillage une majorité républicaine, à la fois à la Chambre des Représentants et au Sénat, une première pour un président issu du GOP (Grand Old Party) depuis 1924.

Enfin, on peut désormais se demander si la popularité du président sortant, Barack Obama, n'a pas été surévaluée, alors que son bilan économique et social se caractérise par une relance certaine, mais également par un accroissement des inégalités et une tension raciale que le premier chef de l'exécutif noir n'aura jamais su endiguer.

Une société en pleine rupture avec ses élites


L'analyse des résultats tend à démontrer que la société américaine demeure nettement clivée et fracturée, à l'image de la rhétorique agressive utilisée tout au long de la campagne par D. Trump. En simplifiant son discours à l'extrême, et en cherchant à mobiliser de manière quasi-exclusive l'électorat blanc, le candidat républicain a tiré parti des différentes ruptures et fractures qui divisent la société US. On constate que le milliardaire a bâti sa victoire en recueillant le vote des plus de 45 ans, des Blancs sans diplômes ou ayant des revenus relativement élevés, ainsi que des habitants des zones rurales ou en déclin industriel. En revanche, H. Clinton a obtenu de meilleurs scores auprès des minorités, des jeunes et des électeurs des villes de plus de 50 000 habitants. À l'avenir, l'analyse de la société américaine met en évidence des problèmes structurels pour le Parti républicain tant la population devient de plus en plus jeune et multiculturelle, mais si le "whitelash" [1] se confirme, les Démocrates devront réorienter leur stratégie pour ne pas devenir uniquement le parti des minorités.

Il reste de cette élection une société clivée sur le plan économique, géographique, racial et social, et D. Trump devra désormais réussir à panser les plaies d'une nation qui a décidé de placer ses espoirs en la personne d'un businessman qui a su raviver une mythologie du rêve américain, tout en dénigrant la classe politique et l'establishment de Washington. Reste à observer de quelle manière s'effectuera le transfert entre le Donald Trump candidat et le Donald Trump président, pour comprendre quelle sera réellement l'approche du 45è président des États-Unis.


[1] Retour de bâton de la communauté blanche mobilisée face à l'évolution démographique du pays qu'elle craint. Ce phénomène sous-tend une division raciale nette entre citoyens blancs et non-blancs.

Publié le 15 novembre 2016
Mis à jour le 8 février 2017

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